Taoïsme
Le taoïsme (道教 pinyin : dào jiào, hiragana japonais : どうきょう, romaji japonais : dōkyō, littéralement : la religion, ou l'école, de la voie) est à la fois une philosophie et une religion chinoise.
Plongeant ses racines dans les profondeurs de la culture chinoise ancienne et le chamanisme, ce courant de pensée multiforme a imprégné l'art, la philosophie et la spiritualité de l'Extrême-Orient. On en trouve des avatars bouddhiques dans le Chan (Zen en japonais), des variantes médicales, politiques, esthétiques, on le retrouve dans les arts martiaux et il résonne encore aujourd'hui jusqu'en Occident, en particulier avec des thèmes comme l'écologie et le développement personnel.
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Origine
Son noyau le plus sûr est constitué par le « Canon taoïste », ensemble de trois livres écrits ou compilés peu de siècles avant Jésus-Christ :
- Le Dao De Jing (ou Tao Te Ching, Livre de la Voie et de sa Vertu), attribué au père fondateur du courant : Lao Zi (Lao-tseu). Ce court recueil d'aphorismes obscurs et poétiques artificiellement découpé en 81 chapitres est d'un abord difficile. Ses très nombreuses traductions et interprétations inspirées occidentales montrent bien la richesse et la fluidité insaisissable de la pensée taoïste. Il est cependant malaisé d'en rendre compte et, si l'on vise ce que Lao Zi a voulu dire, on tombe souvent sur des problèmes insolubles, qui ne sont pas seulement dus à d'éventuelles détériorations du texte, ni à la distance culturelle et temporelle qui le sépare de nous.
- Le livre de Zhuang Zi (Tchouang-tseu), plus développé, est en grande partie l'œuvre directe d'un des auteurs les plus révérés de la Chine. Sous forme de fables, d'envolées métaphysiques, de dialogues philosophiques, il propose un individualisme raisonné et une vie détachée d'esthète. Ce fut le livre de chevet de nombreux artistes et souvent un refuge pour des générations de fonctionnaires-lettrés (les mandarins) en butte aux difficultés de la vie sociale.
- Le Vrai Classique du Vide Parfait, attribué à Lie Zi, est une collection d'anecdotes et de fables qui permet de se faire une idée des thèmes et des réflexions du premier courant taoïste.
Dans la Chine impériale, deux courants principaux se partagent l'héritage de ces écrits. Le taoïsme populaire est un forme de religion, avec ses prêtres, ses rites, ses aspirations à l'immortalité de l'âme ou du corps, son bestiaire fabuleux, ses saints et ses sectes. Concurrencé par l'arrivée du bouddhisme, il s'est renouvelé pour survivre en lui empruntant, tout comme le bouddhisme s'est fortement teinté de taoïsme en s'introduisant en Chine. Le syncrétisme, en Chine, a permis aux « trois religions » (confucianisme, taoïsme, bouddhisme) de cohabiter, d'échanger, et surtout d'éviter la plupart du temps les guerres de religions, transformées en luttes d'influence auprès de l'empereur. Parallèlement à la religion taoïste, un courant nommé en Occident « Taoïsme philosophique » a cherché à contre-balancer dans le cœur des lettrés l'hégémonie du confucianisme, promu très tôt philosophie officielle et dominant la pensée chinoise jusqu'à nos jours, presque sans interruptions.
Principaux traits
S'étant souvent défini par rapport à son rival confucianiste, le courant de pensée taoïste peut s'éclairer par comparaison avec ce dernier, mais il est illusoire d'y voir deux courants antagonistes. Ce qu'ils partagent, le fonds culturel chinois, est beaucoup plus important que ce qui les sépare. Les lettrés les ont souvent perçus comme deux points de vue complémentaires, utiles chacun dans son domaine, sur la même commune aspiration à la sagesse.
Suivre la Voie
À grands traits, on peut dire que la recherche de sagesse en Chine (et ailleurs) se fonde sur l'harmonie. L'harmonie, pour les taoïstes, se trouve en plaçant son cœur (et son esprit, le caractère chinois du cœur désigne les deux entités) dans la Voie (le Tao), c'est-à-dire dans la même voie que la nature. En retournant à l'authenticité primordiale et naturelle, en imitant l'inaction féconde de la nature qui produit spontanément les « dix mille êtres », l'homme peut se libérer des contraintes et son esprit peut « chevaucher les nuages ». De ce point de vue, le taoïsme est un idéal de liberté individuelle, de refus des rigueurs de la vie sociale, de communion brute avec les forces cosmiques et d'insouciance, qui a servi de refuge aux lettrés marginaux ou marginalisés par un bannissement aux marches de l'Empire... et qui fascine aujourd'hui bien des Occidentaux.
Pour se libérer des contraintes sociales, le taoïste peut fuir la ville et se retirer dans les montagnes, ou vivre en paysan. Dans les Entretiens de Confucius, on trouve déjà cette opposition très chinoise entre ceux qui assument la société tout en cherchant à l'améliorer (les confucianistes) et ceux qui pensent que c'est dépenser inutilement son énergie et risquer de mourir prématurément (les taoïstes). Cette dialectique est celle de l'engagement, qui divise encore les milieux littéraires dans le monde. Quelques images de Zhuang Zi l'éclairent commodément : un arbre tordu, dont le menuisier ne peut faire de planches, vivra de sa belle vie au bord du chemin, tandis qu'un arbre droit sera coupé puis vendu par le bûcheron. L'inutilité est garante de sérénité, de longue vie. De même l'occupant d'une barque se fera insulter copieusement s'il vient gêner un gros bateau, mais si la barque est vide, le gros bateau s'arrangera simplement pour l'éviter. Il convient donc d'être inutile, vide, sans qualités. Cette aspiration n'est une réduction cynique que pour ceux qui ne reconnaissent pas la puissance féconde du vide.
Plénitude du vide et autres paradoxes
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C'est le vide du moyeu, le vide dans la jarre, le vide des portes et fenêtres qui donnent leur utilité à la roue, aux récipients, aux maisons, nous explique Lao Zi. C'est la partie Yin, le fond obscur des vallées, le sexe féminin qui ont le pouvoir de créer, de multiplier les êtres. Dans le vide, qui n'est pas le vide théorique des physiciens, se trouvent en germe toutes les possibilités de l'existence. En faisant le vide en soi, les pensées limpides peuvent circuler. C'est grâce au « blanc » du papier que les traits du pinceau peuvent recréer avec sincérité des montagnes, des rivières, des arbres ou des bambous. Cette fécondité du vide est au cœur du Dao De Jing et de toute la pensée taoïste.
L'inutilité sociale, l'absence de qualités effectives qui est présence en puissance de toutes les qualités possibles, la vacuité d'un cœur libéré des soucis, sont les aspirations les plus courantes de la voie taoïste. On a vu qu'on pouvait se retirer du monde pour s'en approcher, mais ce n'est ni nécessaire ni suffisant. Pour réaliser cette libération, pour « trouver la Voie », un des moyens possible est l'utilisation des paradoxes. Ils sont très nombreux dans le Dao De Jing et frisent souvent la provocation : c'est sans sortir de chez soi qu'on connaît le monde, c'est en ne sachant pas qu'on sait, c'est quand on agit le moins que son action est la plus efficace, etc. Le but de ces paradoxes est de briser la pensée conventionnelle, de détacher des liens logiques, voire de casser les significations des mots et d'inverser leurs valeurs. Cependant, il faut éviter de penser le taoïsme dit philosophique comme un subjectivisme, car le sujet (pensant), loin d'être placé au cœur du monde, en est évacué en tout premier lieu. Ce n'est pas non plus un relativisme intégral qui est proposé. Seules les valeurs sociales sont rejetées comme artificielles. Les valeurs « naturelles » sont recherchées et l'on doit se conformer au Dao, à la Nature. Cela mène souvent à proposer des inversions telles que : la faiblesse est force vraie, la stupidité marque l'intelligence suprême, la civilisation est une décadence...
La civilisation comme maladie
La plupart des héros de la mythologie chinoise sont des héros civilisateurs, qui ont donné aux hommes des inventions telles que l'agriculture, l'irrigation ou l'écriture. Or une parabole de Zhuang Zi met en scène un paysan taoïste qui, bien que connaissant l'usage du chadouf (qui lui économiserait beaucoup de temps et d'énergie pour arroser ses champs), aurait « honte de s'en servir » parce que cette technique artificielle va à l'encontre de la nature. Sur ce point le taoïsme s'oppose frontalement à la religion populaire antique vénérant la mission civilisatrice des « Sages-rois ». Allant dans le même sens, un paragraphe du Dao De Jing propose un « retour aux cordes nouées » (ancêtres des systèmes d'écriture). La société proposée comme idéal de simplicité est une constellation de villages autonomes sans liens entre eux et des humains sans curiosité pour le monde extérieur.
On oublie trop souvent que le Dao De Jing est un livre écrit à l'usage du Prince, un recueil de maximes politiques, dont la plupart sont radicalement incompatibles avec les idées de progrès social et de démocratie. Ainsi Lao Zi propose explicitement qu'on rende le peuple ignare, qu'on ne lui explique jamais les mécanismes du pouvoir auxquels il est soumis, qu'on le traite comme ces « chiens de paille » brûlés lors des sacrifices. Éduquer le peuple, c'est créer les conditions du chaos social, nous dit-il. En cela l'opposition avec les idées de Confucius, cet éducateur inlassable, cet activiste impénitent, est des plus marquées. Faute de contexte historique suffisant, on peut difficilement rendre compte de la doctrine politique de Lao Zi, si elle existait, mais il ne faut pas oublier qu'on s'est parfois servi de quelques-uns de ses aphorismes pour justifier le totalitarisme en Chine et ailleurs.
Laissez-faire
Une autre idée politique souvent mise en avant dans le Dao De Jing est celle du « laissez-faire ». Si on « laisse faire » la nature et ses dix mille êtres, ils croissent et se multiplient. Si on ne cherche pas à gouverner les hommes, ils s'auto-organisent spontanément de la meilleure façon possible. Mais là encore, cette idée qui peut sembler libertaire à nos yeux doit être remise en contexte. D'un côté, elle se fonde sur l'antique croyance chamanique d'une action efficace du Prince par le jeu des correspondances entre microcosmes et macrocosmes. Ainsi le simple fait pour celui qui dispose du Mandat du Ciel de décrire dans sa maison la suite des saisons en déménageant régulièrement d'une salle à l'autre, assure que la pluie viendra à son heure féconder les champs, que l'hiver durera le temps voulu, etc. L'inaction apparente n'empêche pas l'action effective, et observer la circulation des saisons dans sa maison assure la bonne marche de l'empire, parce qu'il y a « résonance » et effet d'entraînement — ou d'engrenage — entre la maison du Prince et son empire. D'ailleurs, les éclipses, famines ou inondations sont interprétées aussitôt comme un dérèglement des mœurs dans la maison du Prince. On peut ajouter que cette idée d'une inaction efficace a pu être prônée par des penseur plus rationnels, quand ils souhaitaient contenir les caprices des princes et limiter leurs dégâts sur le peuple.
Le « laisser-faire » ou wu-wei, au sein de l'individu, a une grande portée et le taoïsme s'attache à cultiver l'efficacité particulière qui découle de l'absence d'intentions. Les artisans dans le Zhuangzi, comme le boucher ou le charron, ont la plus grande maîtrise de leur art quand, après des années d'apprentissage, ils peuvent oublier l'objet qu'ils travaillent et laisser les gestes, donc le corps, opérer seul, sans le moteur de la volonté. On rencontre tous les jours des situations qui montrent que le vouloir peut interférer avec l'action du corps et produire des œuvres ratées. Une part d'« inconscience » est souvent nécessaire pour peindre, écrire, sculpter, chanter. Qui veut bien faire n'arrive au mieux qu'au médiocre. Pour un créateur, aspirer au Beau ne conduit souvent qu'à des œuvres qui sentent la sueur et la colle. Voilà un des paradoxes humains les plus fertiles décelés par le taoïsme et tout l'art chinois, ainsi que sa critique, s'en ressentent.
Influences
Outre son influence majeure sur l'art de l'extrême-orient (toujours redécouvert en occident et toujours à redécouvrir), le taoïsme a profondément influencé là-bas des domaines aussi variés que la médecine, la politique, la religion populaire, le bouddhisme chinois, les jardins, la cuisine et la vie sexuelle (considérées souvent comme parties de la médecine), les arts martiaux, la philosophie, la littérature, etc. Aujourd'hui, alors qu'après un demi-siècle de retrait parce que ses manifestations étaient considérées comme superstitions féodales par les communistes, son influence s'étend jusqu'en Occident. Part constitutive avec son pendant confucianiste de la culture de la civilisation vivante la plus âgée, ayant contribué à façonner un peuple qui représente aujourd'hui un bon quart de l'humanité, le taoïsme est assurément digne d'intérêt.
Voir aussi
Bibliographie
Étant si différent de nos schémas mentaux, le taoïsme sert parfois de véhicule ou de justification à des idées simplistes ou fumeuses, qui auraient sans doute bien fait rire ses fondateurs. Quelques livres permettent cependant de l'approcher sans trop se fourvoyer.
- Philosophes taoïstes (Lao Zi, Zhuang Zi et Lie Zi), Gallimard, présenté par Etiemble
- La Pensée Chinoise, Marcel Granet
- Précis d'histoire de la philosophie chinoise, FENG Youlan
- La pensée chinoise de Confucius à Mao Tseu-tong, H.-G. Creel
- Le taoïsme et les religions chinoises, Henri Maspéro (Gallimard, 1990)
- Lao Tseu et le taoïsme, Max Kaltenmark
- La Voie métaphysique, Matgioi, Éditions traditionnelles
- La Voie rationnelle, Matgioi, Éditions traditionnelles
- Aperçus sur l'ésotérisme islamique et le taoïsme, René Guénon, Gallimard
Quelques taoïstes légendaires ou historiques
- l'Empereur Jaune (Huáng Dì)
- Kuo Hsiang
- Yang Hsiung
- Wang Pi
- Lie Zi
- Huainanzi
- Ho Yen
- Lao Zi (老子,Lao Tseu)
- Zhuang Zi (Tchouang Tseu)
Liens externes
- Le taoïsme ;
- citations de saints, théologues, poètes et philosophes, notamment taoïstes ;
- Dào Dé Jīng en français ;
- Dào Dé Jīng en chinois (images) ;
- Le Dào Dé Jīng en chinois et en français ;
- Dào Dé Jīng en anglais et italien ;
- Le taoïsme philosophique ;
- L'univers des Arts Classiques du Tao.
| Philosophie chinoise |
| Figures : Confucius, Mencius, Xun Zi, Lao Zi, Zhuang Zi, Lie Zi, Mo Zi, Han Fei Zi, Ho Yen, Huainan Zi, Sunzi, Wang Bi, Zhu Xi. |
| Courants : Confucianisme, Taoïsme, Mohisme, Légisme, Néoconfucianisme. |
| Textes : classiques chinois. |
