Socrate


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Socrate

Socrate (en grec Σωκράτης) philosophe de la Grèce antique, considéré comme le père de la philosophie occidentale, l’inventeur de la science morale et de la philosophie conceptuelle.

Sommaire

Biographie

Eléments biographiques

Socrate naquit en 469 avant J.C. (troisième année de la 77e olympiade), sans doute au mois de mai (6 du mois thargélion), près d’Athènes, dans le dème d’Alopèce, dème qui faisait partie de la tribu d’Antiochide.

Son père, Sophronisque, était sculpteur, et sa mère, Phénarète, sage-femme. Socrate avait un frère, Patroclès, fils du premier mari de sa mère.

Nous ne savons que peu de choses de sa jeunesse. Qu’il fut esclave semble n’être qu’une hypothèse ; il reçut sans doute une éducation classique, que la loi athénienne obligeait un père à donner à son fils : gymnastique, musique (art du chant, de la danse — mais d’après Lucien de Samosate, dans De la danse, Socrate n’appris la danse que dans sa vieillesse ; Xénophon nous représente ainsi le vieux Socrate dansant dans sa maison ; apprentissage de la lyre — on sait d’après Platon que Socrate composa sur des fables alors qu’il était en prison), grammaire (ce qui implique l’étude de Homère, d’Hésiode et d’autres poètes). Diogène Laërce (II, 42) cite le début d’un péan et d’une fable attribués à Socrate :

« Apollon Délien, salut, et Artémis, enfants illustres. »
« Ésope dit une fois aux habitants de la ville de Corinthe
de ne pas juger la vertu à l’aune de la sagesse d’un verdict populaire. »

Socrate semble ne pas s’être contenté de cette éducation. D’après Maxime de Tyr, Socrate s’adressa à toutes sortes de maîtres dès sa jeunesse. Chose peut-être remarquable en ce temps, parmi ses maîtres, Socrate place plusieurs femmes : Aspasie, compagne de Périclès, célèbre tant par sa beauté que par son esprit ; Diotime, prêtresse de Mantinée, qui enseigna à Socrate la science de l’amour, mais cette femme est peut-être un personnage inventé par Platon. Selon le même auteur, Socrate se serait instruit tout au long de sa vie : il dit être le disciple de Prodicosde Céos, et il fréquente les sophistes (Protagoras, Hippias d'Élis, Polos) ; il aurait appris la musique auprès de Connus ou de Damon, la poésie avec Evénus, l’agriculture auprès d’Ischomaque, et la géométrie avec Théodore. Il aurait été le disciple du physicien Aechelaus. Il disait ne rien comprendre à Héraclite.

Ces renseignements doivent cependant être considérés avec prudence, car les témoignages, sur ces points comme sur d’autres ne concordent pas toujours. On a notamment souligné le ton ironique de Socrate lorsqu’il prétend être le disciple de quelqu’un (cf. par exemple Plutarque, Vie de Périclès, 24).

Selon plusieurs témoignages, il est possible que Socrate ait exercé d’abord le métier de sculpteur. On lui attribue à tort ou à raison une statue des Grâces, qui se trouvait devant l’Acropole. D’après d’autres témoignages, il aurait été banquier. Selon Démétrius de Byzance, c’est Criton qui lui permit de vivre dans un certain loisir pour se consacrer à la philosophie. Il semble avoir disposé ainsi d’une fortune assez confortable. En revanche, d’après Platon, Socrate aurait vécu dans une grande pauvreté, et cette affirmation est confirmée par Xénophon (Mémorables, I, 2, 1). Ce point est également confirmé par les surnoms dont l’affublent les comiques (cf. Eupolis) : le gueux, le mendiant, le va-nu-pieds, etc. Il a également été représenté comme un clochard, sale, se faisant battre par des individus exaspérés par sa manie de la discussion.

Il semble qu’il se soit intéressé d’abord à la philosophie de la nature et aux spéculations de nature physique, mais qu’il ait été déçu par les explications purement causales d’Anaxagore. Mais lApologie de Socrate affirme qu’il ne s’est jamais intéressé à de telles recherches. Il semble aussi s’être particulièrement intéressé à l’art de distinguer le sens des mots enseigné par Prodicos, bien qu’il s’y réfère quelquefois avec ironie. Il eut de nombreux disciples : Xénophon, Platon et Alcibiade, son préféré, qu’il sauva à Potidée, une des rares fois où il sortit Athènes. Il sauva Xénophon à Délion, contre les Perses.

Sous la tyrannie des Trente, il lui fut interdit d’enseigner.

Socrate se maria au moins une fois, avec Xanthippe, qui passe pour une femme particulièrement acariâtre et dont il eut un fils, Lamproclès. Il fit peut-être un second mariage, avec Myrtho, la fille d’Aristide, qui lui aurait donné deux autres fils.

Vivant pauvrement, n’exerçant aucun métier, il parcourait les rues d’Athènes, vêtu plus que simplement et sans chaussure, dialoguant avec tous, en cherchant à les rendre plus sages par la connaissance de leur ignorance : « Je sais que je ne sais rien ». Il prétend avoir reçu pour mission d’éduquer ses contemporains : c’est Apollon « qui lui avait assigné pour tâche de vivre en philosophant, en se scrutant lui-même et les autres. » (Platon, Apologie de Socrate, 21 a ; 28 e)

Et, en effet, la Pythie de Delphes avait répondu à Chéréphon que nul n’était plus sage que Socrate. Cette mission divine s’exprime également par le démon de Socrate, un signe divinatoire, une sorte de voix intérieure qui lui révèle les actes dont il faut s’abstenir (Platon : Euthyphron, 3 b; Alcibiade, 103 a à 105 e ; Xénophane, Mémorables, I, 1, 2-4)

Il enseigne, ou plus exactement questionne, gratuitement — contrairement aux sophistes. Cette mission le fait à ses yeux le seul citoyen véritable, c’est-à-dire le seul qui s’interroge sérieusement sur la vie politique. Il s’oppose en cela au caractère démagogique de la démocratie athénienne qu’il veut secouer par son action, et sa manie du questionnement qui ne cesse du matin au soir, car il est « attaché aux Athéniens par la volonté des dieux pour les stimuler comme un taon stimulerait un cheval. » (Apologie de Socrate, 30 e)

Les dix dernières années de la vie de Socrate nous sont presque totalement inconnues.

Le procès de Socrate

Plusieurs aristocrates affirmèrent voir en lui un esprit pervertissant les valeurs morales traditionnelles et donc un danger pour l’ordre social. En 399 av. J.-C., Socrate se vit accusé par Anytos, un membre éminent du parti démocratique, ainsi que deux de ses amis, des deux crimes suivants (Platon, Apologie de Socrate, 24 bc ; Euthyphron, 2 d 3 b ; Xénophon, Mémorables, I, 1) :

Il fut reconnu coupable avec huit voix d’avance seulement. Comme peine alternative à celle demandée par ses accusateurs (la peine de mort), il proposa alors d’être hébergé et nourri au Prytanée pour le reste de ses jours. En effet, pour inciter les parties à la plus grande modération, les juges devaient non pas déterminer leur propre sentence, mais choisir celle qui, des deux parties, leur paraissait le plus raisonnable. Socrate avait donc la possibilité de proposer une peine qui eût sans doute été acceptée par les juges.

Socrate se vit donc condamné par 281 voix contre 278 à boire la ciguë. Ayant pendant son emprisonnement l’occasion de s’enfuir, il refusa de le faire au motif que le respect des lois de la cité était plus important que sa propre personne. Un esprit analogue animera bien plus tard Régulus.

La mort de Socrate

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Jacques-Louis David, « La mort de Socrate » (1787)

Socrate passa les jours qui précédèrent sa mort à dialoguer avec ses amis. Son dernier jour nous est raconté par Platon (cf. Phédon) : il s’agit d’un dialogue sur l’immortalité de l’âme, dont la morale est que le sage doit espérer en un séjour divin après la mort. Il affirma avant sa mort croire aux dieux athéniens comme n’y croit aucun de ses accusateurs, et indiqua à ses amis qu’il « [devait] un coq à Esculape » pour l’avoir guéri de cette maladie qu’est la vie en ce monde.

Le reste d’Athènes, par la suite, prit très mal la condamnation de Socrate. Les Athéniens qui avaient participé à sa condamnation furent bannis de la cité, et une statue fut érigée pour perpétuer son souvenir. Les récits de Platon et Xénophon sur le sujet se sont montrés plus durables que celle-ci.

Son caractère

Socrate était physiquement très laid : il ressemblait à un silène (cf. Le Banquet). Un tel visage était moralement scandaleux, car la laideur était considérée par les physionomistes de l’époque comme l’indice de l’intempérance et du vice :

« [...] ne savons-nous pas le jugement que porta un jour de Socrate le physionomiste Zopyre, qui faisait profession de connaître le tempérament et le caractère des hommes à la seule inspection du corps, des yeux, du visage, du front ? Il déclara que Socrate était un sot et un niais, parce qu'il n'avait pas la gorge concave, parce que tous ses organes étaient fermés et bouchés ; il ajouta même que Socrate était adonné aux femmes ; ce qui, nous dit-on, fit rire Alcibiade aux éclats. » (Cicéron, Du destin, V, 10)

Mais si cette observation nous renseigne sur les préjugés qui avaient cours en Grèce sur l’apparence physique, elle nous donne pourtant de précieux renseignements sur le caractère de Socrate par la réponse de ce dernier rapportée par Cicéron :

« Zopyre, qui se donnait pour un habile physionomiste, l’ayant examiné devant une nombreuse compagnie, fit le dénombrement des vices qu’il découvrait en lui : et chacun se prit à rire, car on ne voyait rien de tout cela dans Socrate. Il sauva l’honneur de Zopyre, en déclarant que véritablement il était porté à tous ces vices, mais qu’il s’en était guéri avec le secours de la raison. » (Cicéron, Tusculanes, IV, 37)

Son caractère violent est confirmé par un des témoignages les plus directs que nous possédions, celui de Spintharos : son fils rédigea les souvenirs de celui-ci sur Socrate dont il était le contemporain :

« Nul n’était plus persuasif grâce à sa parole, au caractère qui paraissait sur sa physionomie, et, pour tout dire, à tout ce que sa personne avait de particulier, mais seulement tant qu’il n’était pas en colère ; lorsque cette passion le brûlait, sa laideur était épouvantable ; nul mot, nul acte dont il s’abstînt alors. » (in Porphyre de Tyr, Histoire des philosophes)

Selon Émile Bréhier (Histoire de la philosophie), cette nature violente qu’il a maîtrisée explique sans doute la fascination qu’il exerça sur des hommes aussi ardents qu’Alcibiade et Platon.

La philosophie de Socrate

Les interprétations de la pensée de Socrate sont assez diverses. Socrate n’ayant rien écrit de ses idées, nous le voyons par les yeux de ses proches, de ses biographes, de ceux qui en ont proposé une lecture, et des différents courants qui se sont réclamés de lui après sa mort. Le plus ancien de tous les témoignages sont Les Nuées d'Aristophane, qui date de 423, alors que Socrate avait 47 ans. Et il avait plus de 60 ans quand il rencontra Platon.

Comment Socrate lui-même se voyait-il, lui dont la devise était Connais-toi toi-même, voilà une question difficile qui est souvent ensevelie sous la multitude des interprétations. Néanmoins, il est possible en confrontant ces interprétations soit de formuler quelques hypothèses relativement solides (ainsi, certains points sont connus par des témoignages d’une fiabilité relativement sûre), soit de présenter les divers aspects de la philosophie de cet homme, tels qu’ils ont été compris, même s’ils paraissent contradictoires.

Les sources

Avant d’exposer ce que nous pouvons savoir de Socrate, voici quelques éléments sur l’héritage socratique.

Les premiers témoignages

Outre les dialogues socratiques, on peut distinguer trois types de représentations de Socrate chez Platon :

Xénophon à qui on doit un témoignage historique de la vie de Socrate, qui est jugé généralement assez médiocre en tant que document sur la pensée de Socrate.

Il nous reste également des fragments de dialogues socratiques de Phédon (parmi ses œuvres : Simon), d’Eschine et quelques donnés d’Aristote.

Autres traditions

Certaines traditions hostiles à Socrate nous fournissent quelques éléments :

Socrate et la physique

Nous ne savons rien avec certitude des idées de Socrate jeune, et même du Socrate de la maturité. Les témoignages sur ces points ne s’accordent pas, mais on peut faire quelques hypothèses. Dans le Phédon et dans les Nuées, Socrate est censé s’être d’abord intéressé aux spéculations de la physique.

Mais cet intérêt est catégoriquement nié dans l’Apologie de Socrate, et le caractère historique de cette dernière œuvre semble devoir la rendre plus fiable que les œuvres d’un comique (Aristophane) ou d’un disciple qui met, dans le Phédon, dans la bouche de son maître sa propre théorie des Idées. Bien plus, dans l'Apologie, Platon fait dire à Socrate que si beaucoup le prennent pour un physicien ou un sophiste, c’est que ses ennemis l’ont fait passé pour tel ; et nous avons également un témoignage d’Aristote qui va en ce sens (La Métaphysique, Livre alpha, 6, 987).

Il semble possible d’inférer de l’ensemble de ces témoignages que, si Socrate connaissait vraisemblablement les théories physiques, il s’est toutefois essentiellement préoccupé de questions bien différentes tout au long de sa vie, en déclarant vaines et contradictoires les spéculations des physiologues sur l’unité et la multiplicité, sur le repos et le devenir de l’être, etc. Ce rejet de la physique ne semble pas être particulièrement spécifique à Socrate : selon Émile Boutroux, les Grecs étaient un peuple politique, artiste et religieux ; la physique ne faisait pas essentiellement partie de leur culture.

Selon Xénophon (Mémorables), Socrate divisait les choses en deux : les choses humaines (la piété, la beauté, le juste, les questions politiques, etc.) et les choses divines (la formation du monde par exemple). Nous pouvons connaître les premières par le raisonnement, mais la connaissance des secondes est réservée aux dieux. On voit là le caractère religieux de la pensée socratique : les physiciens renversent l’ordre divin de la connaissance, et leurs recherches sont donc impies.

Socrate est aussi celui qui substitue aux causes physiques des Présocratiques des causes finales expliquant les phénomènes naturels et moraux. Il est l’auteur d’une métaphysique spiritualiste (cf. Phédon). Socrate loue en effet l’idée d’Anaxagore selon lequel il existe une cause ordonnatrice et rejette toute notion de cause mécanique.

Néanmoins, Socrate ne rejette pas pour autant l’idée de science. Quand il objecte aux physiologues, c’est pour demander si ceux-ci estiment connaître assez les choses humaines pour se sentir le droit de spéculer sur ce qui est de l’ordre du divin. Il est donc certain que Socrate retient l’idée de science, mais qu’il en change l’objet en l’appliquant aux hommes : il conserve la forme de la recherche physique, mais il en rejette le fond.

Socrate et les sophistes

Il en va d’une manière assez similaire en ce qui concerne son attitude envers la sophistique : Socrate ne rejette pas toute la sophistique. En effet, pour Socrate, la sophistique est un art royal (Mémorables, IV, 2, 11). Mais Socrate procède à une distinction entre la fin et les moyens.

La fin de la sophistique est de faire des hommes capables de bien parler et de bien agir, capables de gérer les affaires publiques et les affaires domestiques. Socrate approuve ce but ; il est entièrement d’accord avec les sophistes pour dire que l’homme ne doit s’occuper que des affaires qui le concernent, i.e. ce qui concerne l’homme en tant qu’homme et sa culture. L’idée que se font les sophistes de l’instruction est ainsi de cultiver en l’homme des facultés universelles. Cependant, au contraire des sophistes, Socrate ne valorise pas l’homme pour la raison que les dieux n’existe pas : ce sont au contraire les limites de l’homme relativement au divin qui imposent que l’on s’occupe de cultiver nos facultés dans les bornes de ce qui nous est donné.

Quant aux moyens de la sophistique, qui consistaient dans l’exercice et la routine, i.e. dans l’art, il les rejette. Pour éprouver la valeur de ses moyens, Socrate part du principe que le signe d’une capacité acquise est le savoir. Or, le signe du savoir est la capacité à transmettre ce que l’on sait. Socrate entreprit donc d’interroger les sophistes sur la nature du juste, du pieux, de la vertu, etc., et il trouva que ces sophistes ne répondaient pas d’une manière satisfaisante et se trouvaient souvent en contradiction avec eux-mêmes. Socrate impute ces défauts aux lacunes théoriques de la sophistique et il soulève plusieurs difficultés inhérentes à cette pratique :

En conclusion, l’art suppose la science. Alors que les physiologues, selon Socrate, ont eu l’idée de la science sans la matière, les sophistes ont eu l’idée de la matière - mais sans la science. Il apparaît ainsi une conception de la sagesse, qui, en réunissant l’art et la science, serait capable de se suffire à elle-même et de former les hommes, et dans laquelle se trouverait le bonheur véritable. Telle est la signification du Connais-toi toi-même.

Connais-toi toi-même

Cette devise est assurément le point de départ de la sagesse socratique. Mais on peut douter qu’elle invite à se connaître soi-même en tant que particulier ; bien plutôt, se connaître, c’est se connaître en tant qu’homme, en s’élevant au-dessus de ses sentiments particuliers et de ses opinions qui ne sont toujours qu’une illusion de savoir ; cette connaissance est d’ailleurs la seule qui soit à notre portée. La science de l’être des physiologues est en effet une chimère ; il reste à connaître l’homme, mais cette science de l’homme moral est d’une infinie complexité, sa recherche ne semble pas pouvoir prendre fin :

« Je cherche si je suis un animal plus compliqué que Typhon et plus méchant, ou si ma nature est simple et participe au divin. » (Phédon, 230a)

L’ignorance de soi-même fait l’homme dépendant et esclave (Mémorables, IV,2). En revanche la connaissance de notre nature, de ce que nous sommes, nous rend libres et capables de nous suffire à nous-mêmes. C’est là proprement que se constitue l’idée d’une science morale, dont la possession nous rend heureux. Mais cette science socratique soulève plusieurs difficultés relatives à la méthode.

La méthode socratique

Comment en effet concevoir une science qui puisse s’appliquer aux choses humaines ? Pour les sophistes, ce dernier domaine ne contient que des choses particulières et contingentes : la science est donc ici impossible s’il est vrai qu’il n’y a de science que de l’universel. Les dialogues socratiques montrent également la difficulté de cette tâche, par leur caractère souvent aporétique. Cherchant ce qu’est telle ou telle vertu, les interlocuteurs ne parviennent jamais à en fournir une définition logiquement satisfaisante. La réflexion éthique de Socrate porte donc avant tout sur la méthode, et la méthode socratique a une finalité éthique.

La définition

On attribue à Socrate l’invention de la définition ; la détermination du concept serait alors ce en quoi consiste la science, et il suffirait d’appliquer cette idée abstraite de la science au domaine de l’expérience. Toute sa pensée peut se résumer, selon l’historien de la philosophie Édouard Zeller, à la refondation de la philosophie sur le général - ou concept - comme objet de la science. Son œuvre principale fut donc une invention théorique, si l’on s’appuie, pour étayer cette interprétation, sur le témoignage d’Aristote (La Métaphysique, Livre M, 4, 1078 b) :

« Socrate traite des vertus éthiques, et à leur propos, il cherche à définir universellement [...] ; il cherche ce que sont les choses. [...] Ce que l'on a raison d'attribuer à Socrate, c'est à la fois les raisonnements inductifs et les définitions universelles qui sont, les uns et les autres, au début de la science. Mais pour Socrate, les universaux et les définitions ne sont pas des êtres séparés ; ce sont les platoniciens qui les séparèrent et ils leur donnèrent le nom d'idées. »

Socrate rechercha donc le ti esti, i.e. l'essence des choses, mais sans la placer en dehors du monde, comme le fera Platon, au grand étonnement, dit-on, de son maître : selon Diogène Laërce, après avoir entendu une lecture du Lysis, Socrate s’exclama : « Comme ce jeune homme me fait dire des choses qui ne sont pas de moi ! »

Mais cette interprétation (de Zeller, de Schleiermacher, et Aristote était manifestement de cet avis) fait de la méthode socratique quelque chose d’antérieur à l’éthique ; cela est sans doute vrai pour Platon et pour Aristote lui-même. Mais dans le cas de Socrate, l’interprétation demande que l’on parte de ce qui pour lui faisait question, et non de l’utilisation qui a été faite ultérieurement de sa pensée. Or, pour Socrate, la question est de savoir de quelle manière une science peut être une science qui aurait pour objet la vertu et le bonheur. Les aspects scientifique et moral ne sont donc pas séparables ni ontologiquement ni chronologiquement.

L’induction

Le critère

Le critère du savoir est pour Socrate l’accord avec soi-même et avec les autres ; c’est dans ce rapport de l’esprit à lui-même que réside la certitude. La science a pour objet le général. En conséquence, l’analyse morale porte sur ce qu’il y a de commun à des actions, et non sur l’action elle-même. Par exemple : par quoi une action juste est-elle dite juste ? Nous avons une notion du juste, puisque nous l’utilisons pour qualifier certaines actions particulières. Et ce sont des notions de ce genre qui permettent l’accord des esprits par le dialogue au-delà des querelles sur les mots.

Le dialogue

Il est donc nécessaire de se tourner vers les autres, dans cette recherche de la définition des réalités morales. Le dialogue (la dialectique) est rendu nécessaire par l’objet même de la recherche : c’est l’homme. Il s’agit d’une part de savoir sur quels sujets les hommes sont en accord ; et d’autre part d’instruire les autres sur ce dont on a la certitude. Chaque interlocuteur possède en outre en lui-même le critère qui permet à un dialogue de se dérouler fructueusement, puisque chacun porte en soi la nature humaine que l’on cherche à connaître. Pourtant un des premiers résultats de la recherche socratique est que les hommes ignorent souvent ce qu’ils sont et ce qu’ils font : Charmide est un adolescent réservé, mais il ignore ce qu’est la réserve ; Lachès et Nicias sont courageux, mais ils ne savent pas définir le courage. Par là, un résultat au moins est atteint : les interlocuteurs de Socrate apprennent à se connaître eux-mêmes en tant qu’ignorants. Ils se défont de leurs illusions sur eux-mêmes et sont forcés de regarder en eux-mêmes. C’est pourquoi le dialogue a un caractère psychologique très violent. Ménon parle de l’effet de la torpille ; le contact avec Socrate paralyse et déconcerte. C’est pourquoi, certains, comme Alcibiade, fuient Socrate par peur de ce changement de direction du regard vers l’intérieur :

« les discours de la philosophie blessent plus sauvagement que la vipère. » (Le Banquet)

De par ces caractéristiques, la dialectique possède certaines conditions :

« À ceux qui se possèdent et à ceux-là seulement, il est donné de rechercher en tout ce qui est le mieux ; et, distinguant les choses par une dialectique d’actions et de paroles, selon les genres auxquels elles appartiennent, de choisir les bonnes et de s’abstenir des mauvaises. » (Mémorables, IV, 5, 11)

La dialectique n’est donc pas simplement un moyen de la science, moyen qui s’appliquerait à son objet de l’extérieur, mais elle est essentiellement une partie de la sagesse. Pour Socrate, il faut donc toujours examiner les choses en commun ; pas de science de l’homme sans cela.

La maïeutique

L’idée d’une maïeutique est déjà présente dans l’idée de la dialectique présentée dans la section précédente. En effet, la stupeur que provoque Socrate, tient essentiellement du fait que ses interlocuteurs sont mis face à leurs propres contradictions ; ces contradictions qui naissent de ce regard tourné soudainement sur soi-même, engendrent des troubles de l’âme dont elle a besoin de se délivrer. Socrate va alors devenir un accoucheur des âmes, art qu’il dit tenir de sa mère Phénarète (Théétète, 148 e).

Dans les dialogues qu’il entreprend, Socrate est généralement celui qui interroge ; ses questions ont pour but de faire venir à la parole les idées de ses interlocuteurs, pour en examiner ensuite la cohérence : s’agit-il d’une chimère ou de quelque chose de viable ? (Théétète) Ainsi, dans ces dialogues, Socrate ne se présente-t-il pas comme celui qui sait, mais comme un ignorant, comme un esprit stérile en ce qui concerne de sagesse, et qui ne possède qu’un seul art, celui de la maïeutique.

L’ironie

Socrate et la religion

Mais la pensée socratique a aussi un caractère religieux, dans la mesure où par l’oracle de Delphes, Socrate se donne la mission de débusquer les faux sages. Socrate est profondément religieux, voir quelque peu mystique ; on peut parler de foi en un dieu, de l’admiration de ses œuvres et de sa providence. Son œuvre est donc d’inspiration divine, mais elle a en outre une dimension politique qui vise à réformer la Cité (cf. Apologie de Socrate).

Quelques théories sur sa personnalité

La personnalité de Socrate a fait l’objet de nombreuses spéculations. Outre les philosophes et les moralistes, bien des psychologues ont prétendu expliquer le caractère de Socrate. La psychologie et la philosophie du XIXe siècle se sont particulièrement penchées sur ce cas jugé parfois pathologique. De son vivant déjà, un physionomiste pensait voir sur son visage les marques d’une nature intempérante (voir plus haut). Voici, à titre indicatif, quelques éléments, qui, sans être incontestables, permettent de voir sous des aspects différents la vie étonnante de ce philosophe.

Théorie du somnambulisme

On sait que Socrate passait parfois plusieurs heures immobile, absorbé dans ses pensées. Platon en a fait une description dans Le Banquet. On a pu assimiler ces états a des extases intellectuelles (c’était l’avis des Anciens). Mais la durée exceptionnelle de ces extases (24 heures selon Platon) a un caractère excessif qui suggère que Socrate traversait en réalité des crises de catalepsie (cf. F. Lélut, Du démon de Socrate : spécimen d’une application de la science psychologique à celle de l’histoire). Certaines descriptions révéleraient ainsi les symptômes du somnambulisme :

« Parmi les travaux et les exercices volontaires par lesquels Socrate cherchait à s’aguerrir contre la souffrance, voici, dit-on une des épreuves singulières qu’il s’imposa maintes fois : on prétend que souvent il restait debout dans la même attitude, la nuit, le jour, d’un soleil à l’autre, sans remuer les paupières, immobile à la même place, les regards dirigés vers le même point, plongés dans des pensées profondes, comme isolé de son corps par la méditation. » (Aulu-Gelle, Les Nuits Attiques)

Aliénation mentale

Les hallucinations auditives de Socrate, que ce dernier attribuait à un dieu, et qui l’interrompent dans ses paroles ou dans ses actes, ressemblent, pour les médecins du XIXe siècle à des symptômes d’aliénation mentale. En effet, les récits sur certains épisodes de sa vie montrent des comportements inexplicables, tels que le fait d’interrompre une discussion, d’agir comme s’il était seul, puis de reprendre la conversation comme si rien ne s’était passé.

Théorie de Nietzsche

Nietzsche, s’appuyant sur le témoignage du physionomiste cité plus haut, voit en Socrate un cas d’hyperrationnalité provoqué par le désordre des instincts. Selon Nietzsche, Socrate, pour lutter contre ses violents désordres intérieurs, avait besoin de s’appuyer sur la raison pour ne pas sombrer complètement. Cette répression des instincts fait de lui un fanatique de la morale, car :

« Tout en lui est exagéré, bouffon, caricatural ; tout est, en même temps, plein de cachettes, d’arrières-pensées, de souterrain. »

Ressentant la vie comme une maladie dont seule la mort nous délivre, Socrate se serait en réalité suicidé :

« Socrate voulait mourir : ce ne fut pas Athènes, ce fut lui-même qui se donna la ciguë, il força Athènes à la ciguë... » (Crépuscule des idoles)

Les sources

Aristoxène de Tarente est le premier à avoir écrit une vie de Socrate dont il nous reste quelques fragments. Il y eu bon nombre de biographies de Socrate, mais aucune ne nous est parvenue intégralement, et il en est de même des histoires de la philosophie antique (cf. Philodème de Gadara auteur d’un Sur Socrate).

Bibliographie

Socrate dans l'histoire de l'art

Voir aussi

Liens externes


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See also: Socrate, -399, -469, Académie de Platon, Acropole