Mouvement ouvrier
Définir le mouvement ouvrier n'est pas tâche facile. Traversé par de multiples tendances, tantôt hégémoniques, tantôt plurielles, le mouvement ouvrier n'a aucune réalité fixée une fois pour toute. Il vérifie sa nature ouvrière au sein du mouvement qu'il entreprend. Il faut distinguer d'une part le mouvement ouvrier organisé, pour Marx « le parti formel », du mouvement spontané, « parti réel », qui émerge sans cesse, malgrè la répression physique et idéologique, du sein de la société capitaliste.
Revendications
Les salariés ont de tout temps constaté d'expérience la pénibilité et l'aliénation du salariat. Au XIXe siècle, des théoriciens en démontrent le caractère profondément exploiteur (voir notamment Karl Marx : Travail salarié et capital, Le Capital, Critique du programme de Gotha...). Les revendications traditionnelles du mouvement ouvrier se situent à deux niveaux :
- De façon immédiate, il y a l'exigence de la hausse des salaires et de la baisse du temps de travail, sous plusieurs formes : baisse du nombre d'heures dans la journée, augmentation du temps de pause, congés payés. Ces deux exigences conduisent à une diminution du taux d'exploitation.
- A terme, la suppression du salariat, afin de supprimer l'exploitation ("la classe ouvrière doit inscrire sur son drapeau le mot d'ordre révolutionnaire "abolition du salariat", qui est son mot d'ordre final" (Karl Marx, 1848)).
Dans la même catégorie mais de façon plus limitée, on peut aussi ranger les luttes pour l'interdiction du travail des enfants, ou du travail de nuit pour les femmes.
Histoire
Plus tard, avec la transformation de la Russie en immense dictature bureaucratique sur le prolétariat, une autre distinction viendra s'ajouter : le mouvement ouvrier a une nature contradictoire, tantôt s'affirmant comme « le pôle travail » de la société capitaliste, tantôt s'affirmant contre le travail, pour une communauté humaine libérée de l'activité contrainte. C'est toute l'ambiguité du programme de dictature prolétarienne qui est ici discuté : la dictature du prolétariat est d'un côté généralisation de la condition ouvrière, et d'un autre côté protestation humaine contre cette condition.
Les marxistes allemands et russes n'ayant pas bien compris ce paradoxe, leurs partis ont pu rapidement se transformer en auxilliaires du capital au sein du monde ouvrier, d'abord par l'exaltation idéologique de l'usine et de sa discipline, censée forger la masse compacte qui ira à l'assaut du pouvoir, ensuite par l'application rigoureuse d'un programme national-capitaliste, au moment de l'ère stalinienne, qui appliquera dans la pratique ce programme disciplinaire, pour le compte d'une nouvelle classe accumulant collectivement la richesse : la bureaucratie.
C'est l'incapacité à comprendre cette réalité et à s'en détacher qui mena les différentes tendances bolcheviques oppositionnelles à l'effondrement organisationnel et à l'écrasement : le prolétariat ne pouvait soutenir massivement par son activité spontanée des formes et des perspectives différentes de Staline, mais qui s'appuyait sur les mêmes prémisses économiques. Les gangsters et les falsificateurs s'imposent donc à la tête du pays.
Cette tendance, exprimée brutalement en Russie, a profondement affecté l'ensemble du monde capitaliste ; il en a résulté partout la bureaucratisation des organisations ouvrières, qui, tantôt cogèrent la politique bourgeoise en l'échange de quelques avantages pour les ouvriers et pour elles-mêmes, tantôt s'y opposent au nom de ces mêmes intérêts : ceux de la classe dans son mouvement d'intégration au capitalisme.
Au sein du courant anarchiste, qui représente la deuxième principale tendance du mouvement ouvrier, les mêmes contradictions s'expriment sous un vocable différent. Lors du Front Populaire en Espagne, que les anarchistes ont d'abord soutenu, pensant s'en faire un allié pour vaincre d'abord le fascisme, et ensuite avancer vers la révolution, la CNT, confédération anarcho-syndicaliste, remplie un rôle similaire à celui du Parti Communiste Français d'après-guerre : elle est un rouage gestionnaire du salariat, qui maintien l'économie marchande et impose des impératifs de production. Ici, c'est l'autogestion de la misère qui remplace la gestion planifiée propre aux régimes totalitaires. Le mouvement ouvrier devient un moment du capitalisme.
Le parti formel se retourne contre le parti réel, car il se heure aux limites qu'imposent le niveau faible de développement matériel général de la société, et son corrolaire idéologique : le bas niveau d'auto-organisation effective des ouvriers autour d'une compréhension claire des tâches fondamentalement nouvelles de la révolution communiste.
Les analyses de Marx sont confirmés, en dernière analyse, par toute l'évolution du mouvement ouvrier au XXe siècle, sauf sur le point crucial de la révolution. Pour Marx, en effet, la révolution ne peut aboutir sur le communisme que lorsque les forces productives ne peuvent plus croitre dans les rapports de production capitaliste existants. Le 20ème siècle a vu un formidable accroissement de ces forces, et les rapports de production ont pu s'y adapter, tant bien que mal et au prix de boucheries sanglantes et de destructions structurelles.
Le mouvement ouvrier s'est fait un agent généralisateur - tantôt conscient tantôt inconscient - de ce développement, et est devenu l'acteur principal de la dialectique contestation/intégration sur laquelle s'est appuyée le mouvement d'accumulation du capital et de perfectionnement de la gestion du capital humain, dans son travail comme dans ses loisirs. On peut penser qu'il a ainsi préparé les prémisses du dépassement révolutionnaire d'une société qui est de plus en plus « perte totale de l'homme » ; mais le fait évident qu'au sein des forces productives, celles destinées à l'anéantissement et à l'abaissement de l'homme ont cru nettement plus vite que celles porteuses d'espoir pour la société future, n'infirment-il pas l'optimisme de Marx ?
Voir aussi
Syndicalisme, Syndicalisme de lutte, Socialisme, Communisme, Marxisme, Anarchisme, Gauche, Extrême-gauche, Lutte des classes.
