Libéralisme économique
Caveat : cet article est un simple exposé du la théorie du libéralisme économique. Pour une discussion de cette théorie, voir Critique du libéralisme économique.
Le libéralisme économique est l'application en économie du libéralisme. Il repose donc sur l'idée que la liberté d’action la plus complète possible est souhaitable en matière économique.
Derrière cette théorie on peut trouver des raisons simplement éthiques (il faudrait par principe éviter le maximum de contraintes, en matière économique comme en toute autre), mais le plus souvent il y a la conviction que la liberté d’action des agents économiques permet d'assurer un fonctionnement optimal de l'économie.
Cette optimalité serait garantie par le marché, assurant l’égalité entre les offres et les demandes de l’ensemble des agents, grâce à la flexibilité des prix et des quantités. Cette optimalité se constaterait empiriquement, par la comparaison des économies libres, des économies très réglementées, et des économies sous contrôle politique. Elle est supposée être relative (il n'existe pas de système permettant de faire mieux), et non absolue (il existe des situations où le résultat atteint n'est pas aussi bon que ce qu'on pourrait souhaiter).
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2.1 Un monde marqué par la rareté et peuplé d’individus rationnels |
Principes généraux
Le libéralisme économique repose sur un ensemble de principes généraux qui sont supposer garantir le bon fonctionnement du marché, qui est la principale instance de régulation (non coercitive : il n'y a aucune obligation pour quiconque).
D’abord, il doit exister sur le marché des droits de propriété définis préalablement à l'échange, afin de justifier le principe de l’échange entre individus souverains. De même, la sûreté des transactions est indispensable : elle peut être garantie par l'État (dont le rôle certes minimisé n’est alors pas nié) ou par des instances privées.
Ensuite, les individus eux-mêmes sont souverains, libres et égaux en droit : ce qui est permis à l'un est permis à tous les autres, et seules les contraintes (de leur patrimoine en particulier) et les différences économiques (employeur/salarié, concurrents, composition du capital) peuvent les distinguer et s’imposer à eux.
Les économistes de l'école néoclassique se situent dans un contexte de « concurrence parfaite » pour rechercher un équilibre et montrer qu'il représente une situation optimale : cette hypothèse est une nécessité d'étude (sans laquelle il est très difficile voire impossible d'aboutir à la moindre conclusion), et non une hypothèse fondamentale. Cela suppose que les agents économiques ne sont guidés que par les prix, toute autre considération (origine, qualité...) étant elle-même traduite en une variation de prix. Cinq hypothèses doivent alors être vérifiées simultanément:
- L’atomicité des agents : aucun d’entre eux n’est assez important pour influencer le marché par son seul comportement. Ceci suppose non seulement un nombre élevé d’offreurs ou de demandeurs, mais surtout l’absence parmi eux d’un « gros » agent capable d’agir sur le marché ;
- L’homogénéité du produit : seul le prix permet de distinguer les produits qui ont tous des caractéristiques identiques ;
- La libre entrée sur le marché : seul le prix décide les agents d’entrer sur le marché et aucune autre barrière juridique (brevet), technique (savoir-faire) ou économique (capitaux) ne s’y oppose ;
- La transparence du marché : tous les prix sont connus de tous, ainsi que toutes les quantités disponibles : l’information est supposée parfaite ;
- La mobilité des facteurs : en fonction du prix qui rémunère chaque facteur, les agents peuvent réorienter leurs capitaux ou leur travail vers les secteurs ou les activités les plus rémunérateurs.
Les économistes de l'Ecole autrichienne ne fondent pas leur libéralisme sur l'étude de l'équilibre général, qu'ils considèrent comme une fiction sans rapport avec la réalité, mais sur l'application à l'économie du principe général de liberté. Par conséquent, ils n'utilisent ni la notion d'optimum, ni la notion de concurrence parfaite, ni les hypothèses d'atomicité des agents, d'homogénéité du produit et de transaprence du marché.
Quelques mécanismes par lesquels l’économie de marché est supposé conduire à l’équilibre
Un monde marqué par la rareté et peuplé d’individus rationnels
Les économistes ne s'intéressent qu'aux situations où la rareté des ressources oblige les humains à faire des choix. Ils doivent donc classer leurs choix par ordre de préférence dans le but de satisfaire au mieux leurs souhaits, sous contrainte de ne pas utiliser plus que ce dont ils disposent. Le libéralisme économique néoclassique postule que ce classement est rationnel, même si la rationalité sous-jacente n'est pas apparente à l'observateur. Chaque agent agit pour maximiser son utilité, d'une part en transformant ses ressources en produits qu'il va vendre (comportement de producteur), d'autre part en transformant ses ressources en biens de consommation (comportement de consommateur).
Dans ce modèle, les prix reflètent entièrement les comportements de tous les agents.
- ils les déterminent : les variations de prix modifient les préférences des agents économiques, et stimulent ou découragent consommation et production. En général, la hausse (respectivement la baisse) du prix fait baisser (resp : augmenter) la consommation et augmente (resp : baisse) la production ; toutefois il y a parfois des effets inverses (la hausse d'un bien de première nécessité -- pain ou pomme de terre, par exemple -- peut faire baisser le pouvoir d'achat des consommateurs suffisamment pour qu'ils consomment plus de ce bien, au détriment de biens plus luxueux -- pâtisseries ou viande, par exemple).
- ils les subissent : les variations de préférence des agents économiques les conduisent à modifier les prix auxquels ils sont près à échanger leurs biens. Ainsi, en général, quand les consommateurs diminuent leur demande ou quand les producteurs augmentent leur production, les prix baissent; et inversement
On voit ainsi qu'une modification de prix conduit en général à un mouvement inverse, par le biais des modifications des préférences de consommation et de production.
La formation du prix d’équilibre par tâtonnement
Au départ, il n’y a aucune raison que les quantités demandées (celles que les consommateurs souhaitent acheter pour un niveau de prix donné) et les quantités offertes (celles que les producteurs souhaitent vendre pour un niveau de prix donné) soient égales : le marché n’est pas à l’équilibre.
Le prix doit donc s’ajuster (à la hausse ou à la baisse selon la situation) pour que de nouvelles offres et demandes s’établissent à un nouveau prix.
Prenons l’exemple d’un bien produit en quantité insuffisante : la demande est supérieure à l’offre. Ceux qui tiennent vraiment à se le procurer feront savoir qu’ils acceptent de payer un prix plus élevé que le prix initial pour l’avoir. De nouveaux producteurs trouveront alors le marché rentable, alors que dans le même temps, certains consommateurs renonceront à consommer un bien devenu trop cher : l’offre augmente et la demande diminue. Walras explique qu’un agent fictif, le « commissaire-priseur », reçoit les informations sur les quantités que souhaitent échanger les agents et leur renvoie des prix qui les renseignent sur la rareté de tel ou tel bien. Par un processus de « tâtonnement », c'est-à-dire d’essais et d’erreurs, ce mécanisme permettra de trouver le prix qui assure l’égalité entre l'offre et la demande : c’est le « prix d’équilibre ». Les « quantités d’équilibre » (offres et demandes) sont celles que les agents expriment à ce prix.
En général, il est fréquent qu'en raison des délais de réactions des agents économiques et de leurs manques d'information, on observe non pas un prix d'équilibre, mais un prix plus ou moins cyclique autour du prix d'équilibre théorique. Le comportement des prix peut même être parfaitement chaotique, avec des phases d'expansion ou de glissement (lorsque les anticipations des agents sont divergentes, et qu'ils cherchent à s'aligner sur les autres ) et des chocs brutaux (souvent à la baisse, mais parfois à la hausse, lorsque tous les agents réalignent leurs anticipations). C'est notamment le cas pour des biens spéculatifs ou dont l'utilité est très subjective (objet d'art, biens financiers, etc.). Et ce, même si les phénomènes spéculatifs observés empiriquement peuvent être analysés, par exemple comme des bulles rationnelles (selon la logique du Concours de beauté décrite par Keynes).
Histoire du libéralisme économique
Plusieurs théories économiques ont successivement donné corps à ce courant de pensée aussi ancien que la science économique elle-même.
L'école classique française
En France, l'Université considère traditionnellement que la théorie économique est un produit d'importation : avant la IIIe République, il n'y a pas d'économie à l'Université, et donc pas de théorie reconnue. Les travaux de l'école française antérieure (les physiocrates, Turgot, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, les « économistes » et même Léon Walras, qui devra aller chercher à Lausanne une chaire n'existant pas encore en France) sont considérés au mieux comme des précurseurs, en général balbutiants. Cette école française avait pourtant mis en lumière les principaux mécanismes supposés sur lesquels repose le libéralisme économique (couplage du prix, de l'offre et de la demande ; impact des barrières réglementaires, etc.) et, contre l'école anglaise, elle reconnaissait déjà la « valeur d'échange » et réfutait déjà la « valeur-travail ».
Dans ces conditions, on ne reconnait en France que la « théorie classique anglaise », apparue dès la fin du XVIIIe siècle, puis la théorie néoclassique qui s’imposa pour parvenir jusqu’à nous en provenance des États-Unis.
L'école classique anglaise
L’écossais Adam Smith supposait ainsi dès 1776 dans sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations que tout se passait comme si une « main invisible » organisait les échanges et harmonisait les intérêts individuels et collectifs : bien qu'il ne cherche que son propre intérêt égoïste, l’homme « est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler ».
Plus tard, David Ricardo, dans ses Principes de l’économie politique et de l’impôt, avancera sa célèbre théorie du libre-échange mutuellement avantageux pour tous les pays participant au commerce international.
Sans que les mécanismes assurant l’optimalité de la régulation marchande n’aient encore été rigoureusement démontrés, l’hypothèse que celle-ci l’emportait sur les autres formes de régulation était déjà bien établie. Le libéralisme économique s'inscrivait alors dans le cadre d’une philosophie particulièrement optimiste qu'il est important de le resituer dans son contexte historique : il s'agissait de montrer qu'il existait un ordre et non le chaos dans la société civile, par delà l'arbitraire et le pouvoir du souverain. En ce sens, le projet libéral peut être considéré comme particulièrement moderne, voire révolutionnaire.
Même l'école pessimiste, qui voyait plutôt dans la machine économique un instrument de domination et de broyage des individus, restait dans la lignée des « économistes » (terme désignant alors les libéraux). Ainsi, Karl Marx défendra-t-il vigoureusement le libre échange.
Le libéralisme économique comme projet scientifique : la théorie néoclassique
Cet optimisme initial devait faire l'objet de tentatives de démonstration ultérieures, visant à expliciter les mécanismes par lesquels la rationalité des acteurs devait effectivement conduire à une situation économiquement optimale. La théorie néoclassique s'illustrera ainsi, à partir de 1870, par sa tentative de démontrer que la rationalité des acteurs, grâce à la coordination supposée parfaite de leurs actions par le seul biais du marché, conduit à la meilleure des situations possibles.
Léon Walras, dans ses Eléments d'économie politique pure (1874), tentera ainsi de démontrer que la flexibilité des prix, associée à celle des quantités offertes et demandées, conduit nécessairement à un équilibre général. Alors que Walras pensait ainsi avoir montré la possibilité de l'équilibre, Vilfredo Pareto cherchera à établir que l'équilibre en question est optimal. On considère depuis qu'une situation est optimale au sens de Pareto s'il « n'est pas possible d'augmenter l'utilité d'un individu sans dégrader celle d'au moins un autre individu ». Il ne s'agit en rien d'un critère de justice (une situation dans laquelle un seul individu possède tout est « Pareto-optimale ») mais d'un critère d'efficacité. Ceci se comprend bien a contrario : s'il avait été possible d'augmenter l'utilité d'un individu sans dégrader celle d'au moins un autre individu, c'est qu'il existait encore des ressources productives inutilisées... Leur absence prouve donc le caractère optimal de l'équilibre.
La théorie économique libérale aujourd’hui
Plusieurs écoles composent ce courant, qui se distinguent par le caractère plus ou moins radical de leurs hypothèses, la nature des processus conduisant à l’équilibre, ou encore par leur champs d’application. Le premier clivage oppose, de façon polaire, les économistes « ultra-libéraux » – pour qui la liberté individuelle est inaliénable, et le marché indépassable – aux économistes utilitaristes qui se contentent d’admettre que le marché est le moins mauvais des systèmes économiques (à l’instar de la démocratie dans la sphère politique) mais qu'il a besoin pour exister de régulations (police des marchés, lois anti-cartel ou anti-monopole, lois organisant l'information minimal du consommateur, interventions pour éviter la faillite de grands agents dont la disparition nuirait à tous...). En ce sens, la majorité des économistes modernes sont « libéraux » (au sens faible), même si les véritables économistes libéraux sont a priori convaincus de la supériorité des institutions marchandes sur toute autre et se révèlent donc suspicieux vis à vis de tout se qui s’en écarte.
Le second clivage oppose le courant anglo-saxon au courant autrichien (Von Mises, Hayek). Pour les premiers, largement dominant aujourd’hui, la question centrale est celle de l’équilibre entre offre et demande sur un marché, dans un contexte d’information parfaite ou supposée telle, dont les agent économiques rationnels font le meilleur usage possible (hypothèse des anticipations rationnelles). Pour les seconds, la question de l’équilibre statique est secondaire, et ils insistent sur l’efficacité du système des prix qui permet non seulement de réaliser une considérable économie d'information et d'organisation puisque les prix orientent les comportements individuels vers les activités économiquement les plus utiles, mais encore de créer de l’information en centralisant et en condensant toutes les informations privées en un seul indicateur disponible pour tous : le prix. Le marché est essentiellement un « processus cognitif » (découverte, échange, conservation et traitement d'informations) selon Hayek.
Enfin, la troisième forme de distinction entre les économistes libéraux – sans qu’il soit utile de parler de clivage ici – touche aux différentes spécialités de chacun d’entre eux :
- en matière monétaire, le libéralisme prend la forme du « monétarisme », popularisé par Milton Friedman, qui suppose que c’est la manipulation maladroite par l’État de la création monétaire qui est responsable de l’inflation, elle-même source supposée de tous les maux (les prix cessent d’être des indicateurs fiables pour les acteurs) ;
- en matière fiscale, le libéralisme s’est incarné dans l’école de l’offre, autour de la théorie formulée par Arthur Laffer selon laquelle seule une baisse d’impôts serait en mesure de relancer l’initiative privée (cf la politique de « tax cut » par Ronald Reagan aux États-Unis au début des années 80) ;
- en matière commerciale, la thèse selon laquelle l’abaissement des barrières au commerce est bénéfique à la croissance est d’essence libérale, et a fortement inspiré les accords commerciaux signés dans le cadre du GATT et depuis 1995 de l’OMC.
On pourrait citer de multiples autres formes de théories libérales. Certaines sont caricaturales à outrance, d’autres plus nuancées admettent l’efficacité de multiples formes de régulation tout en donnant la préférence, par défaut, à la régulation marchande. Parfois appliqué tel quel, mais plus souvent simple inspirateur de lignes d’action plus complexes, le libéralisme économique est aujourd’hui au centre d’un débat qui le dépasse largement.
Aspects controversés du libéralisme économique
Voir Critique du libéralisme économique
Articles connexes
- notions associées : libéralisme, libéralisme politique, libéralisme théologique, commerce, libre échange, monnaie privée.
- notions connexes : association, entreprise, syndicalisme, impôt
- notions opposées : socialisme, marxisme, corporatisme, féodalisme, fascisme, étatisme, protectionnisme, service public.
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