Les Mystères de Paris (roman)
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Les Mystères de Paris est un roman écrit en français par Eugène Sue (1804-1857) et publié dans Le Journal des Débats entre le 19 juin 1842 et le 15 octobre 1843.
On a beaucoup parlé de l'invention du roman au XIXe siècle : Stendhal, Balzac, Dumas, Gautier, Sand ou Hugo.
On oublie souvent Eugène Sue. Pourtant, Les Mystères de Paris a eu une place unique dans la naissance
de ce genre de littérature : ce n'est pas seulement un roman fleuve qui a tenu en haleine des centaines de milliers de lecteurs
pendant plus d'un an (jusqu'aux illettrés qui s'en faisaient lire les épisodes), c'est aussi une œuvre majeure dans la constitution d'une certaine forme de conscience sociale. On dit même que la révolution de 1848 est en partie née dans les pages des Mystères de Paris ou, plutôt, que Les Mystères de Paris a créé le climat qui a permis la révolution de 1848.
| Sommaire |
Un écrivain bourgeois
Issu d'une des familles de médecins les plus célèbres de l'époque, Eugène Sue a fait partie de la jeunesse dorée parisienne.
Dans l'énergie qu'il consacre à frayer avec la noblesse de l'époque de la restauration, on sent une pointe d'envie chez ce
bourgeois qui veut à tout prix être dandy : anglophile, membre du Jockey Club qui lui coûte une fortune, faisant du luxe
pour faire grand seigneur dira Balzac à l'époque.
Ses romans maritimes ne sont pas inoubliables, ses romans mondains, puis
Mathilde, mémoires d'une jeune fille (que Dumas tient pour être le chef d'œuvre de Sue) l'éloigneront des beaux salons.
C'est peut-être un besoin de revanche qui donnera naissance aux Mystères de Paris.
Dans un premier temps, Sue n'est pas convaincu par le projet que lui soumet son ami Goubaux : raconter non plus la bonne société
mais le peuple, tel qu'il est, connaître le monde et non plus se limiter à n'en voir que la surface. La réponse de Sue fut : « Mon cher ami, je n'aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais ».
Socialiste malgré lui
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Et puis Sue se décide. Il se procure une blouse rapiécée, se coiffe d'un casquette et descend dans une taverne mal famée, incognito.
Là il assiste à une rixe entre deux personnes qui seront la Fleur-de-Marie et le Chourineur du premier chapitre des Mystères de Paris, qu'il rédige sitôt rentré de son expédition. Puis il rédigea un second chapitre, un troisième, et fit lire le tout à son ami Goubaux, lecteur et conseiller qui l'avait déjà sauvé d'une panne d'écrivain lorsqu'il écrivait Arthur.
Goubaux aime les deux premiers chapitres, pas le troisième que Sue sacrifie aussitôt. Le roman prend forme et Sue soumet ses premiers chapitres à son libraire (à l'époque, le libraire est avant tout ce que nous nommons à présent un éditeur). Il est convenu que le livre devra faire deux volumes et ne devra pas être publié dans un journal. Rien de tout cela ne sera tenu, Les Mystères de Paris
feront dix volumes et seront diffusés par Le Journal des débats.
Le succès est immédiat et bientôt universel, touchant toutes les couches de la société et tous les pays. Ce n'est qu'avec ce succès que Sue comprend que son propre roman a un sujet grave, fondamental, universel.
Alexandre Dumas raconte que, jusqu'à sa mort, Sue reçevra des lettres anonymes accompagnées d'argent qu'on lui demandait de confier à quelque bonne œuvre. Il reçoit aussi de temps en temps des requêtes qu'on le charge de transmettre à Rodolphe, le héros du roman, car beaucoup sont convaincus que ce prénom cache en fait une personnalité existante, quelque grand prince... Par le biais de son livre, Sue n'hésite pas de temps en temps à exposer son avis sur des sujets de société divers : la chèreté de la justice, les conditions de détentention dans les prisons, les conditions de soins dans les hôpitaux, etc.
Théophile Gautier en dira : Tout le monde a dévoré Les 'Mystères de Paris' même les gens qui ne savent pas lire : ceux-là se les font réciter par quelque portier érudit et de bonne volonté.
Rodolphe
Le héros des Mystères est le mystérieux Rodolphe, un homme d'une distinction parfaite dont on ne tardera pas à deviner
les origines princières qui se montre capable lorsqu'il le souhaite de devenir un modeste ouvrier.
Capable de comprendre les codes de la pègre de la Cité, capable de parler l'argot, doué d'une force extrème et d'un grand
talent pour se battre, Rodolphe est quelqu'un d'à peu près parfait. Sa compassion pour le petit peuple est totale,
son jugement infaillible, ses idées brillantes. Rodolphe n'a aucun défaut, tout au plus quelques erreurs passées à réparer.
Nous ignorons si Bob Kane, créateur de Batman, a lu Les Mystères... mais l'idée est un peu la même : pour combattre
l'ennui que lui inspire son statut social et pour réparer ou expier des drames du passé, le héros devient un redresseur de torts.
Rodolphe est accompagné de complices précieux : Sir Walter Murph, un britannique, et David, un médecin noir surdoué, ancien esclave.
Avant d'être un héros, Rodolphe personnifie le projet du livre lui-même : il navigue sans encombre dans toutes les couches
de la société, parvient à les comprendre et à comprendre leurs problèmes respectifs et comment ils sont liés.
Gens du peuple
Les deux premières figures que rencontre Rodolphe sont le Chourineur et la Goualeuse. Rodolphe sauve la Goualeuse de la brutalité
du Chourineur, et il sauve le Chourineur de lui-même en le dominant physiquement, en se montrant un adversaire respectueux et en
perçevant que le Chourineur a quelque chose de bon en lui. La Goualeuse est une prostituée de la Cité, le Chourineur (Surineur, dit avec l'accent auvergnat)
est un ancien apprenti boucher qui, à force de tuer des bêtes avait fini par tuer un homme et passer quelque temps au bagne.
À partir de cette rencontre, le Chourineur et Goualeuse voueront une reconnaissance indéfectible à leur bienfaiteur Rodolphe, comme
la plupart des autres protagonistes du roman d'ailleurs.
Le roman présente une galerie de personnages inoubliables :
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- Rigolette, une grisette toujours gaie, sérieuse et digne
- Le maître d'école, un ancien bagnard brutal et dangereux qui cache un secret terrible
- Ferrand, le notaire vereux qui, par cupidité, plongera des familles entières dans la misère
- La Louve, une camarade de Fleur-de-Marie à la prison pour femmes de Saint-Lazare
- La Chouette, une vieille femme aux projets diaboliques
- Morel, un ouvrier lapidaire vertueux, et sa famille
- Polidori, un abbé au sombre passé
- Cecily, l'ex-femme du docteur David, une mulâtresse aussi belle que fondamentalement mauvaise
- La Comtesse McGregor, une ambitieuse
- Monsieur et Madame Pipelet, des concierges (l'adjectif « piplette » est tiré de leur nom)
- Bras-Rouge, un caïd parisien
- Tortillard, son fils, rusé et mauvais
- Martial et sa famille, sur une île terrifiante de la Seine
- ...
Curieusement, c'est le monde d'où vient et auquel aspire Sue dont le portrait est un peu bâclé.
Hormis Rodolphe qui est bien au-dessus des questions de classes sociales, la noblesse parisienne est
dépeinte comme sourde aux malheurs du peuple ou même des siens, concentrée sur des activités et des
intrigues plutôt vaines.
Pour cette raison, la fin du roman est, Dumas le note justement, ratée. L'histoire s'achève dans une petite principautée allemande, chacun a fini par prendre la place que lui faisaient mériter sa naissance ou son cœur. La goualeuse, ancienne pécheresse meurt nonne, le chourineur est chouriné, Rodolphe occupe les fonctions auxquelles il était destiné,...
Postérité
Des dizaines de romans inspirés par Les Mystères de Paris seront publiés de par le monde : les Mystères de Marseille par Émile Zola, The Mysteries of London de G. W. M. Reynolds et les Mystères de Londres de Paul Féval, les Mystère de Naples par Francesco Mastriani, les Mystères de Münich...).
Le roman sera par ailleurs publié dans de nombreux pays.
Nous l'avons dit, Les Mystères de Paris seront perçus par la France et le Monde comme un roman
socialiste, et Sue lui-même s'est converti à cette doctrine pourtant si éloignée de son monde,
et devient député de la Seine en 1850 et ses positions finiront par le faire exiler.
Les Mystères de Paris ne sont pas passionnants que pour leur destin politique. Ce livre innaugure aussi
ce que deviendront les feuilletons radiophoniques ou télévisuels, une fiction à destination des masses,
stimulant l'imaginaire général par des thèmes forts que l'auteur lui-même ne maîtrise plus, par l'exposition
des passions humaines les plus fortes et les plus refoulées.
Pour toutes ces raisons, ce roman est sans doute le premier à pouvoir être qualifié de littérature de masse.
