Léon Chestov

Né à Kiev en 1866 dans une famille juive d’industriels, Lev Isaakovitch Schwartzmann (Chestov est un pseudonyme) s’intéresse très vite à la philosophie religieuse russe en pleine mutation. Il entreprend des études de sociologie pour analyser la société russe dans les années mouvementées qui suivent l’abolition du servage. Sa thèse sur la condition ouvrière en Russie est censurée pour son contenu trop subversif. Il devient journaliste et écrit des articles de critique littéraire. Berdiaev, Serge Boulgakov, Biely deviennent des familiers. Dès ses premiers écrits, Chestov expose avec passion son réquisitoire contre le rôle impérialiste conféré à la raison par la philosophie moderne. Ce sera le combat pour lequel il consumera sa vie. Chestov parle en prophète plutôt qu’en philosophe. Il est un extrémiste et écrit non sans auto-dérision que « la raillerie et le sarcasme sont des armes indispensables du chercheur » . La démonstration n’est pas son affaire et dans ses écrits, où les citations de philosophes de tous les temps (grecs, bien sûr, mais aussi allemands, français, anglais, russes… : sa culture est encyclopédique et sa mémoire phénoménale) et des Écritures sont en surabondance, il cherche plutôt à déconstruire les systèmes de pensée. La première guerre mondiale (où son fils Serge est tué) et la tourmente révolutionnaire provoquent l’effondrement d’une société russe en pleine décomposition et Chestov décide dès 1919 de fuir à l’étranger. Il comprend plus rapidement que d’autres les inévitables dérives auxquelles va conduire la révolution. Il sait que la violence du mouvement bolchevique peut s’alimenter de l’autoritarisme des dernières années du régime tsariste, aggravées par la situation militaire catastrophique, ainsi que des frustrations provenant de l'attente de démocratisation toujours déçue. Chestov, de son propre aveu, a été marxiste tant que le marxisme n’a pas eu de prétention scientifique. Son rejet fut alors conforme à ce qui constitua toujours son credo : rien de ce qui est impossible aux hommes n’est impossible à Dieu. Il ne saurait donc y avoir de déterminisme historique. Il émigre à Berlin, puis à Paris en 1921, où il retrouve Berdiaev, Boulgakov et tant d’autres… Il enseigne la philosophie russe, et écrit beaucoup. En 1928, il se lie avec Husserl, qu’il avait passionnément lu et critiqué. Survient alors la détérioration rapide de la situation internationale et la montée en puissance des totalitarismes. Le pessimisme de Chestov, qui par certains aspects pousse à une existence contemplative refusant l’action, se heurta de plein fouet au mur de la réalité autant (paradoxe) qu’il fut corroboré par ce dernier. Son ami Fondane peint ces douloureuses dernières années, pleines du pressentiment inquiet du désastre en gestation. Chestov ne s’en relèvera pas et meurt en 1938 dans un climat qui résonait avec sa philosophie du malheur.

See also: Léon Chestov, Лев Исаакович