Le Vieux Fusil
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Synopsis
En 1944, le chirurgien Julien Dandieu retourne au château familial, où sa famille est en sécurité. Mais les allemands en retraite tuent tout le monde présent. Julien va se venger.
Fiche technique
- Réalisation : Robert Enrico
- Scénario : Pascal Jardin, Robert Enrico, Claude Veillot
- Photographie : Etienne Becker
- Musique : François de Roubaix
- Pays : France/RFA, 1975
- Durée : 1h28
- César du Meilleur film 1975 ; César des Césars 1985.
Distribution
- Philippe Noiret : Julien Dandieu
- Romy Schneider : Clara Dandieu
- Jean Bouise : François
- Madeleine Ozeray : Mme Dandieu
Critique
La dernière guerre mondiale a donné de nombreux films, notamment en France où cette période est vécue comme une cicatrice dont on aura bien du mal à se débarrasser. Période trouble par excellence, l’occupation allemande est cependant souvent dépeinte sous les traits de la comédie (bien que des films de Louis Malle, Jean Renoir ou Claude Chabrol prennent son contre-pied). Robert Enrico prend le parti de montrer ce que la guerre a de pire, comment elle atteint n’importe quel individu pour peu qu’il se trouve au milieu du conflit. La guerre, phénomène extraordinaire (au sens où il sort véritablement de l’ordinaire), n’accepte pas, dans son intitulé, la notion de fait divers ; comment un événement peut il être anodin dans un contexte comme celui-ci ? L’habitude crée-t-elle de nouvelles attentes ? Repousse-t-elle les limites de l’horreur, de ce que l’on est prêt à accepter ? Pour le spectateur qui n’a pas connu cette période d’occupation et encore moins de guerre, il est difficile de concevoir qu’un événement aussi tragique que le massacre d’un village puisse être relégué au rang des faits divers. Cependant, la séquence d’ouverture du film, nous guide à travers la retranscription de ce traumatisme en nous montrant une famille heureuse, épanouie qui, d’un seul coup sombre dans la peur. Le phénomène d’identification est totale ; dès les premières images et, malgré la musique instaurant un climat relativement lourd, le spectateur se reconnaît dans ce bonheur simple qui se résume à faire du vélo par une belle après-midi avec les gens qu’on aime. La scène qui suit est d’autant plus traumatisante que ces mêmes personnages sont eux-mêmes apeurés par les explosions entendus jusque dans leur maison ; lieu même de la famille et de la « sécurité ». La redéfinition de l’atmosphère autour de ces personnages que l’on connaît, dans la mesure où ils nous ressemblent, permet d’apprécier la situation de l’occupation allemande comme une donnée de notre quotidien. Robert Enrico fait monter la tension d’un cran supplémentaire en filmant des voitures qui arpentent de nuit des rues sur le bord desquelles des pendus sont accrochés aux arbres. A partir de là, la notion de fait divers s’élargit et un événement hors du commun peut s’inscrire dans une certaine banalité.
Enrico ne se borne pas à recréer cette atmosphère de manière plate et l’exploite en montrant la violence qui en découle de manière « non-exceptionnelle » ; la violence est une des composantes de ce climat et « n’a rien d’extraordinaire ». Ce postulat de réalisation permet à Enrico de décupler le pathos de ses scènes et ainsi d’atteindre le spectateur de manière extrêmement efficace. La scène de découverte des cadavres de sa femme et de sa fille par Julien est très dérangeante car montrée de manière quasiment anodine. Le personnage se trouve devant les cadavres de sa famille ainsi que devant ses assassins alors qu’ils vaquent à des « occupations banales ». Le décalage entre les attitudes des deux parties est énorme et le malaise naît immédiatement. Cependant, Enrico s’attache uniquement à dépeindre ce décalage et l’effet qu’il produit sur un homme. A aucun moment, il n’essaie de décomposer et d’analyser le comportement de ces soldats allemands qui, en Allemagne, sont sûrement de bons maris et pères de famille. Ce décalage est intéressant et, en ne le traitant pas, Enrico se prive d’une dimension avec laquelle son film aurait gagné en nuances. Par ailleurs, il aurait été intéressant de voir comment un être humain peut en arriver à commettre de tels méfaits, quel émotion peut pousser un homme à abattre de sang froid une enfant dans le dos ? quel homme peut violer une femme, la brûler vive et n’en garder aucun souvenir traumatisant ? L’éviction de cette question fait sombrer le film dans un pathos légèrement larmoyant où les Allemands sont les « méchants » sans aucune source de motivation. Au demeurant, aucune explication n’est fournie pendant le film à propos de la présence de ces soldats dans le village (le « hasard » donne une dimension atroce à l’événement, mais accentue sa gratuité d’une manière artificielle, toute scénaristique), elle ne sert qu’à justifier la violence pratiquée par Julien qui, de ce fait, devient une « vengeance juste » que personne ne peut remettre en question. La scène dans l’église ouvre cette porte en balayant la Rédemption promise aux fidèles d’un revers de main ; les croyances ne font rien à la violence du monde et le croire n’est qu’un leurre.
Cette tendance à la légitimation de la violence est sous-tendue par les analepses à répétition. Bien que judicieuses dans la construction du film car incitant encore plus le personnage de Julien à venger sa famille, elles sont introduites de manière souvent maladroite et alourdissent parfois le récit au lieu de l’éclairer. Les liens entretenues entre ces analepses et le présent de Julien sont trop lâches. Ainsi, la première fois que Julien explore son passé, la caméra effectue un banal zoom avant sur le personnage qui regarde la caméra. Ce procédé est assez lourd et sa mise en place enlève une part d’émotion à la scène. Le lien le plus logique aurait été une introduction par le son (comme avec le sanglier lors du chargement du fusil) ou par une répétition visuelle à deux moments différents du dispositif narratif. Le réalisateur exploite d’ailleurs assez mal son décor car le miroir sans teint est comparable à l’écran de cinéma et, par conséquent, une porte ouverte sur le rêve et le souvenir. Confronter la scène entre Julien et sa femme seulement séparés par ce miroir sans teint à celle opposant Julien au commandant des Allemands séparés par ce même miroir aurait créé une incursion réelle du « mal » dans l’intime. Que le meurtrier de sa famille soit inclus à son souvenir abonde dans le sens de l’expérience traumatisante dont il est difficile voire impossible de se débarrasser. De la même manière, la cérémonie de remise des prix de fin d’année n’existe dans le présent que par les ouvrages gagnés ; qu’un soldat allemand les feuillette alors que le plan précédent montrait la fille de Julien les serrant contre elle participe à la création du même dilemme. Les analepses aurait du davantage rapprocher les extrêmes pour rendre le personnage de Julien plus ambigu ; leur couronnement (au sens de l’efficacité sur le spectateur) aurait été la projection du film de vacances tournés par Julien à Biarritz en 1939. Les Allemands seraient alors rentrés dans son imaginaire, l’en dépossédant et le confrontant à une situation où il se met à douter de sa propre existence : A qui appartiennent ces souvenirs que tout le monde peut voir ?
Bien que faisant abstraction de ce paramètre, Enrico se concentre sur le personnage de Julien en donnant une importance énorme à l’interprétation de ses comédiens. Jean Bouise est exceptionnel dans le rôle du meilleur ami, il gravite autour de Julien sans jamais lui nuire (en tant que personnage) et s’efface dès que le scénario le nécessite. Romy Schneider est belle, pleine de vie et semble tout droit sortie d’un rêve ; sa présence est un contraste formidable sur ce décor sombre. Chacune de ses apparitions, surtout celle en analepses, suggère un gâchis énorme et dénonce la guerre à elle seule. Vu à travers ses yeux, le monde est trop beau pour porter les horreurs d’une guerre. Personnage de femme extraordinaire dans un monde normale, elle devient une raison de vivre dans ce contexte d’Occupation. Philippe Noiret porte littéralement le film sur ses épaules et l’horreur que l’on lit sur son visage est telle qu’elle évince toute notion de chagrin. Il se transforme en ange exterminateur d’une manière si évidente que son travail paraît simple. Sa bonhomie contraste également avec la guerre ; son allure de bon vivant ne lui donne pas l’aspect d’un meurtrier et l’impact de son action s’en trouve accru. Le mutisme (qui devient sa première arme comme les deux personnages de Le Silence de la mer de Vercors) dans lequel il se réfugie fait exister le malaise qu’il traverse de manière palpable. La force de l’interprétation réside surtout dans le fait que la fin reste ouverte ; Julien deviendra-t-il fou ? La vengeance l’a-t-elle apaisée ? Julien regarde vers l’horizon avec des larmes dans les yeux avant de sourire à nouveau. Les deux questions restent en suspens et le regard de Jean Bouise n’amorce aucune réponse. Julien, homme brisé et complètement perdu, erre hagard, tel un fantôme dans les ruines du château de La Barberie ; il mélange souvenirs et projets, il sort d’un cauchemar et fait abstraction de certains événements à la manière des Poilus qui n’ont jamais voulu raconter toute l’horreur des tranchées. Le générique de fin s’apparente ici à un couteau que l’on remue dans une plaie encore ouverte ; reprenant la même scène que pour le générique d’ouverture, Robert Enrico enfonce le dernier clou du pathos en créant un malaise ; Julien est à nouveau heureux et entouré de sa femme et de sa fille. Rêve-t-il ? Cet événement a-t-il seulement existé ? Sommes-nous les soldats allemands qui regardons les films de vacances d’une famille que l’on ne connaît peut-être pas si bien que ça ? Est-ce une dernière analepse ?
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