Le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps
Cette phrase est souvent citée et attribuée à Jean-Paul Sartre. Dans le siècle de Sartre (p. 659), Bernard-Henri Lévy la place dans Question de méthode, p 17. Telle quelle, elle ne s'y trouve pas textuellement, même si l'esprit y est.
La phrase pose problème à BHL, et sans doute pas seulement à lui : il commente l'indépassabilité des horizons, et envisage ce dépassement dans le temps, ce que rien n'implique chez Sartre.
Tout au contraire, on peut comprendre cette assertion comme l'élection du marxisme par Sartre au rang de paradigme (Kuhn) ou comme l'allégeance de Sartre à un programme de recherche (Lakatos) marxiste.
Ce faisant, il répond par anticipation (1960) à une critique de Lakatos (suivant en cela Popper) concernant le marxisme, et son rejet en tant que discipline scientifique.
Rien ne permet de penser que Sartre n'aurait pas lui-même souhaité (dans l'abstrait) dépasser cet horizon. On peut citer la Critique de la raison dialectique, p. 510 :
- « Il arrive fréquemment qu'un individu conçoive un but commun, découvre par là une communauté à faire et tente de constituer un groupe parce qu'il saisit en même temps sa propre incapacité de réaliser son entreprise à lui seul. »
...et admettre que Sartre a éprouvé le besoin de se renier lui-même, en tant que philosophe et qu'écrivain -- p. 566 :
- « Être-dans-le-groupe, en intériorité, cela se manifeste par un double échec consenti : c'est ne pas pouvoir en sortir et ne pas pouvoir s'y intégrer. »
C'est aussi en fin de compte l'une des conclusions de Bernard-Henri Lévy (Épilogue, p. 738) :
- « Ce technicien du désaveu, ce maître ès infidélités, a toujours fait de l'obligation de penser contre soi, de se briser les os de la tête, de casser, chaque fois qu'on le peut, la pierre de ses propres idées, le premier impératif d'une pensée digne de ce nom. »
D'ailleurs, dans la communauté désoeuvrée, Jean-Luc Nancy écrit, p. 28 :
- « le communisme ne peut plus être notre horizon indépassable. Il ne l'est, de fait déjà plus --mais nous n'avons dépassé aucun horizon. Tout va plutôt, dans la résignation, comme si c'était la disparition, l'impossibilité ou la condamnation du communisme qui formaient le nouvel horizon indépassable. Ces renversements sont coutumiers; ils n'ont jamais rien fait bouger. C'est aux horizons comme tels qu'il faut s'en prendre. »
