Réussite de l'opération Torch

Cet article sur le succès du débarquement allié en Afrique du Nord fait suite à l'article détaillé intitulé Préparation de l'Opération Torch

Rappel: L’Opération Torch a désigné le débarquement allié du 8 novembre 1942 en Afrique du Nord (Maroc français et Algérie). Ce débarquement va marquer le tournant de la guerre sur le front occidental, conjointement avec les victoires britannique d'El Alamein et soviétique de Stalingrad. Le succès ne va en être acquis que grâce à l'efficacité de la résistance française qui va réussir, en neutralisant Alger par surprise, à y permettre le succès de l'opération, alors qu'à Oran et au Maroc, les généraux de Vichy vont accueillir les Alliés à coups de canon, tout en livrant la Tunisie sans aucune résistance, aux Allemands. Le présent article va rendre compte, ci-après, de la difficile réalisation de ce débarquement, ainsi que de ses premières conséquences.

Sommaire

Le déroulement du débarquement en Afrique du Nord

Le 8 novembre 1942, à l'aube, les premiers vaisseaux de l'Opération Torch abordèrent les plages d'Afrique du nord.
La flotte alliée avait atteint sans encombre ses différents objectifs, à la surprise de ses équipages, sans avoir été inquiétée par les sous-marins de l'Axe, qui l'attendaient plus loin, du coté de Malte. Un seul vaisseau avait été perdu, le Thomas Stone touché par un avion de la Luftwaffe
Mais la grande préoccupation des amiraux et généraux alliés était désormais l'accueil qui serait réservé à leurs unités par les forces du gouvernement de Vichy.

L'action décisive de la résistance française

Le putsch du 8 novembre 1942

Ce putsch, par lequel la résistance algéroise neutralisa pendant plusieurs heures les autorités civiles et militaires vichystes en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, allait d'abord avoir, sur le plan militaire, les deux conséquences essentielles recherchées : le succès du débarquement allié et le retournement de l'armée d'Afrique, qui aprés 3 jours de combat sanglant contre les alliés, terminera finalement la guerre dans le bon camp.
De plus, ce succès militaire de la résistance et du débarquement se révèlera à la longue capital aussi, sur le plan politique, bien que la neutralisation momentanée des autorités vichystes, suivie de leur capitulation ait d'abord entrainé la création d'un nouveau pouvoir vichyste à Alger (voir Régime de Vichy en Afrique libérée(1942-43)). En effet cette nouvelle autorité, malgré le soutien de Roosevelt, sera ensuite contrainte pour conduire l'effort de guerre contre l'Allemagne à se démocratiser. Au point qu'après avoir fusionné avec le Comité français de Londres, elle passera en quelques mois sous l'autorité du général De Gaulle, et deviendra, sous le nom de Comité français de la Libération nationale (CFLN), le gouvernement de toute la France.
La prise d'Alger par les résistants a donc été un véritable coup d'État, et un coup d'État(pour une fois réussi), de civils contre des militaires. D'où son surnom local dans les mois suivants de « Coup du 8 novembre ». Par la suite, la dénomination de « putsch » lui a été donnée lorsque l'on s'est avisé que ce coup d'État antihitlérien avait eu lieu, par une ironie du sort, un 8 novembre, c’est-à-dire à la même date que le « putsch » manqué d'Hitler à Munich.

L'organisation du putsch

À Alger, le 6 novembre 1942, les principaux chefs de groupe de la résistance, se rencontrèrent pour la première fois au Q.G. de la conjuration, qui allait devenir celui du putsch, chez le Professeur Henri Aboulker, au 26 de la rue Michelet. Il s'agîssait de Jean Athias, André Morali-Daninos, Maurice Ayoun, Paul Ruff, Raphaël Aboulker et du capitaine Pillafort. Plusieurs se connaissaient de longue date. Mais ils ignoraient leurs appartenances respectives au même complot, tant le secret avait été rigoureusement respecté. José Aboulker les présenta alors à Henri d'Astier de la Vigerie et au colonel Germain Jousse qui leur exposèrent les buts de la conjuration et les invitèrent à commencer la mobilisation de leurs hommes.

La résistance s'était engagée, à la conférence de Cherchell, à neutraliser, pendant au moins 2 heures, le XIXe corps d'Armée, soit quelques 12 000 hommes, dont 5 000 à Alger (et une partie dans les garnisons de Blida et Koléa), sans parler de plusieurs centaines de fascistes du S.O.L. (Service d'ordre légionnaire de Darnand) et du P.P.F. (Parti populaire français de Doriot), directement armés par les Commissions d'Armistice de l'Axe. Simultanément devraient être réduites au silence les batteries du fort de Sidi-Ferruch, principal site du débarquement.

Pour atteindre ces objectifs,les résistants allaient pouvoir, grâce au colonel Jousse, major de garnison, retourner contre les autorités de Vichy leur propre plan « M.O. » (plan de maintien de l'ordre), destiné par ces dernières à repousser toute intervention alliée : Ce plan visait en effet à faire occuper, en cas de débarquement, les différents points stratégiques par les membres du S.O.L. de Darnand], porteurs de brassards spéciaux revêtus des lettres « V.P. » (= « Volontaires de Place »), de façon à permettre aux forces de Vichy, sachant leurs arrières assurés, de porter tout leur effort contre les forces alliées et de les rejeter à la mer.
Mais, en fait, ce fût le contraire qui advint, car ce furent les résistants qui appliquèrent le plan « M.O. », à leur façon.

Malheureusement les armes promises à Cherchell (750 mitraillettes Sten) avaient vainement été attendues sur les plages, par suite d'une mauvaise indication des points de livraison au commandant de la corvette anglaise chargée de les débarquer. Les résistants ne disposèrent donc pour remplir leur mission que de vieux fusils Lebel cachés aux Commissions d'Armistice, grâce au colonel Jousse.

Les chefs de groupe repassèrent au Q.G. du « 26 » le lendemain, 7 novembre, pour rendre compte des premiers résultats de leur mobilisation: Ces résultats s'annonçaient en baisse par rapport aux prévisions, en raison de l'absence des armes étatsuniennes promises. On ne misait plus sur 800 volontaires, mais sur 600 seulement. Ces chefs de groupe reçurent leurs ordres de mission et leurs dernières instructions en vue de rassembler leurs groupes dans la soirée, et d'aller ensuite occuper les points relevant de leurs différents secteurs et sous-secteurs. Les brassards officiels « V.P. » (« Volontaires de Place ») leur furent remis. Ils allaient les distribuer aux volontaires, avec leurs fusils, dans les véhicules qui allaient les transporter vers leurs objectifs.

La prise d'Alger

Finalement seuls quelques 400 volontaires, dont les 2/3 étaient juifs, se présentèrent aux points de rendez-vous. Celà ne les empêcha pas d'occuper presque tous les points stratégiques sans coup férir : Peu aprés 1 h 30 du matin, ces résistants, auxquels on avait distribué en cours de route les brassards officiels « V.P. » destinés aux militants collaborationnistes, avaient atteint, puis occupé leurs objectifs : Munis d'ordres de mission signés du général Mast ou du colonel Jousse, leurs chefs de groupe ou de secteurs, dans leurs uniformes d'officiers ou de sous-officiers de réserve, y avaient relevé sans difficulté les différents postes de garde, et s'étaient installés dans les casernes, à l'arsenal, dans les centraux téléphoniques, dans les commissariats de police, au Gouvernement général, à la préfecture et à Radio Alger.

Le jeune José Aboulker (22 ans), accompagné d'une vingtaine de camarades, avait occupé le Commissariat Central, vers 1 h 30 du matin, aprés l'installation préalable d'un nouveau commissaire central, nommé par le général Mast, en vertu de l'état de siège. Aboulker, accueilli par ce nouveau maître des lieux, le commissaire Esquerré, s' installa immédiatement au standard téléphonique, et y fit brancher la ligne officielle. De là un contact suivi fût établi avec les différents chefs de groupes vers 1 h 50.

L'Amirauté et l'état-major Marine, à l'Hotel Saint-Georges, n'avaient pu être pris en raison du manque d'effectifs signalé plus haut. Néanmoins, les jeunes gens du lieutenant Cohen, chargés d'occuper l'état-major de place, allaient réussir à fermer l'entrée de l'amirauté pendant toute la nuit, tandis que le volontaire Rager, accompagné de 15 amis allait bloquer les issues de l'état-major Marine, où se trouvait l'amiral Moreau.

Pendant que tous les autres points stratégiques étaient occupés, un groupe de policiers résistants dirigé par le Commissaire Achiary s'était chargé de neutraliser les personnalités civiles collaborationnistes. Dans le même temps, d'autres groupes de volontaires se chargeaient d'arrêter ou d'encercler les généraux au-dessus de 3 étoiles dans leurs résidences (général Juin, général Mendigal, général Koeltz, et amiral Fenard). Ainsi espèrait-on faire passer automatiquement le pouvoir militaire au général Mast, en attendant l'arrivée de Giraud. Mais malheureusement, lorsque le sous-lieutenant Imbert et son groupe avaient occupé l'état-major de division, ils n'y avaient pas trouvé le général Mast.

De son coté, vers 2 h du matin, le général de Montsabert chef de la garnison de Blida, rallié par Mast à la conspiration, se chargea d'intervenir, avec un détachement de ses tirailleurs algériens, à l'aérodrome de Blida. Il importait de neutraliser cet aérodrome du point de vue stratégique, et, de plus, c'était là que Giraud devait atterrir. Malheureusement le nom de Giraud ne produisit aucun effet sur le colonel d'aviation de Montrelay, qui refusa de laisser Montsabert s'y installer. C'est ainsi qu'un face à face menaçant s'établit pendant plusieurs heures à Blida, entre les soldats de l'armée de l'Air et les tirailleurs algériens de Montsabert.

À Sidi-Ferruch, un autre des rares officiers d'active résistants, le colonel Baril, avait réussi à en faire occuper le fort par l'une de ses compagnies, et à en neutraliser les batteries controlant les plages. Si bien que les forces de débarquement alliées allaient pouvoir y prendre pied sans aucune perte. Les autres points de débarquement se situaient à la Pointe Pescade, à l'entrée ouest d'Alger et sur les plages du Cap Matifou, de l'autre coté de la ville.

Malheureusement, c'est avant d'arriver au rivage que de nombreux soldats du général américain Ryder allaient perdre la vie cette nuit là. En effet, la mer fût agitée et la nuit trés noire. Or, les pilotes des barges de débarquement (qui allaient ultérieurement faire leurs preuves en Normandie) n'avaient pratiquement subi aucun entrainement, faute de temps. Si bien que de nombreuses barges chargées de soldats lourdement équipés cognèrent les coques des navires, s'entrechoquèrent, ou furent mal amarrées sur les plages de débarquement et rejetées par la mer sur celles qui les suivaient. Aussi nombre de ces embarcations se retournèrent et coulèrent avec leurs occupants. De ce fait, les soldats survivants débarquèrent en nombre plus réduit que prévu, tandis que les barges de matériel furent jetées sur d'autres plages que celles où prenaient pied les soldats chargés de les utiliser.

Dans ces conditions le général Ryder, qui pendant des heures ne disposa d'aucun véhicule, n'osa pas, malgré les objurgations des envoyés de la résistance, marcher immédiatement sur Alger. Et par la suite, lorsqu'il se mit en route, il se borna, conjointement avec ses forces débarquées à l'est de la ville, à encercler celle-ci par les hauteurs sans y pénétrer. En vérité, désemparé par ses pertes en mer, il ne parvint pas à admettre que quelques centaines de volontaires civils avaient réellement pu s'emparer d'une ville défendue par un corps d'armée.

Du moins, le colonel Baril, qui avait aussi réquisitionné plusieurs camions les jours précédents, les mit-il à la disposition d'un commmando anglais, qui pût partir dans l'aprés-midi pour l'aérodrome de Blida. Il y parvint à point pour soutenir les hommes de Montsabert. Le colonel de Montrelay accepta alors de neutraliser sa base. Mais Giraud n'arriva pas.

Si bien que les résistants qui occupaient les points stratégiques allaient attendre vainement leur relève par les alliés.

Vers 1 heure du matin le consul Murphy s'était rendu à la villa des Oliviers pour remettre un message du président Roosevelt au général Juin, commandant en Chef. Sa résidence avait été préalablement encerclée par un groupe de lycéens de terminale du lycée de Ben Aknoun, commandés par le jeune aspirant de réserve Pauphilet. Le message de Roosevelt demandait à l'armée d'Afrique d'accueillir les forces des États-Unis en amies et de se joindre à elles pour libérer la métropole.

Juin, commandant en chef en Afrique du nord, avait le pouvoir de prendre cette décision. Mais, furieux, il rejeta la demande de Murphy. Puis il ajouta que Darlan, son supérieur, étant à Alger c'était de toutes façons à lui qu'il convenait de transmettre le message de Roosevelt. Darlan, en effet, avait été appelé à Vichy, la veille, pour venir d'urgence à Alger, au chevet de son fils Alain. Celui-ci, qui semblait à l'article de la mort, avait été installé dans le poumon d'acier de l'hopital Maillot, à la suite d'une attaque de « paralysie infantile » (poliomyèlite).

Darlan rejoignit alors Juin à la villa des Oliviers, où les jeunes conjurés le laissèrent pénétrer. Entrant dans une violente colère, il rejeta, lui aussi, la demande de Roosevelt. Henri d'Astier survint peu aprés et informa sèchement les deux officiers généraux qu'il étaient prisonniers. Puis il se retira. Peu aprés son départ, Darlan se radoucit et laissant entendre que Pétain pourrait peut-être prendre une décision favorable, il demanda à Murphy l'autorisation d'envoyer une lettre à l'amirauté, en donnant sa parole d'officier qu'elle n'aurait aucun caractère militaire. En réalité, tout en invitant l'amiral Leclerc, destinataire du message, à le faire parvenir telegraphiquement à Pétain, il lui donnait bel et bien, dans son dernier paragraphe, l'ordre de résister aux alliés. En outre, en demandant expressément l'envoi de son télégramme en « clair », c’est-à-dire sans le coder, il avertissait du même coup les services d'écoute allemands de l'intervention alliée.

Murphy, décidément crédule, donna son accord, mais le porteur de ce message s'arrêta heureusement en chemin au Q.G. de la résistance, au 26 de la rue Michelet. Là se trouvait le lieutenant abbé Cordier, compagnon d'Henri d'Astier, auquel il venait rendre compte de la neutralisation du Central militaire protégé. Et Cordier, comme les autres résistants, n'avait aucune confiance en Darlan. Aussi intercepta-t-il ce message (qui, retrouvé le lendemain, au « 26 », a été conservé jusqu'à ce jour par le professeur José Aboulker). Malheureusement, une demi-heure plus tard, Darlan envoyait une seconde lettre à l'amirauté, avec l'assentiment de Murphy, et celle-ci y fût directement portée. À la réception de cette lettre, les forces navales de l'Amirauté ouvrirent le feu sur un commando alliés qui venait d'y débarquer.

C'est pourquoi, vers 3 heures du matin, des détonations retentirent dans le port, où deux destroyers alliés avaient réussi à s'introduire, et à débarquer sur l'une des jetées un détachement de 300 marines dirigés par le colonel Swenson. Le but de ce débarquement était de s'emparer du port, pour le maintenir intact, afin qu'il puisse immédiatement être utilisé pour débarquer les renforts alliés. L'artillerie de l'amirauté, en canonnant les vaisseaux alliés, réveilla alors tout Alger. Quant à la gendarmerie maritime de Darlan, aprés avoir tué une douzaine de soldats alliés, elle ne parvint pas à l'emporter face aux commandos bien armés. C'est seulement beaucoup plus tard, qu'avec l'aide des blindés du 5e Chasseurs, l'attaque du port allait pouvoir être neutralisée.

Le bruit des détonations avait réveillé la population. Alors beaucoup d'Algérois tentèrent de téléphoner pour s'informer. Mais les communications civiles avaient été coupées par les volontaires qui avaient occupé le Central téléphonique. Aussi les personnalités locales, désireuses de s'informer, se retournèrent-elles vers les commissariats de police, où fonctionnait toujours la ligne officielle qui les reliait au Commissariat Central. Là, José Aboulker, Bernard Karsenty ou Guy Calvet qui recevaient leurs appels, leur répondaient que l'on avait besoin d'eux, et les invitaient à venir rapidement au Commissariat Central pour y organiser la riposte. Ces personnalités s'empressaient d'accourir et, à leur arrivée, les volontaires de garde les saluaient respectueusement. Aprés quoi, aussitôt entrés, ils étaient poussés dans les cachots, sous les quolibets des jeunes résistants. C'est ainsi que le Secrétaire général du Gouvernement général Ettori, qui, en l'absence du gouverneur Châtel, dirigeait l'administration, vint spontanément se faire capturer par les résistants. Un autre officiel, le général Roubertie, passant par là, vint féliciter, au vu de leurs brassards « V.P. », un groupe de volontaires pour leur bonne tenue. Ceux-ci le remercièrent de sa bienveillance… et l'arrêtèrent. À la préfecture, le chef de la Légion Breuleux, réputé collaborationniste, vint lui aussi se mettre à la disposition de l'administration et subit le même sort.
C'est ainsi qu'à Alger, ce 8 novembre 1942, pour la première et seule fois de l'histoire, les partisans d'un régime renversé vinrent spontanément se faire arrêter par leurs adversaires.
Cependant, au fur et à mesure que le temps passait, les chefs des groupes de volontaires, inquiets de ne pas être relevés par les alliés, téléphonaient eux-aussi au Commissariat Central pour demander des nouvelles. José Aboulker, répondait à leur appels impatients en leur énonçant les étapes d'une lente, mais malheureusement fictive, progression américaine vers Alger.

Voir la naissance de cette opération dans l'article détaillé intitulé La préparation de l'Opération Torch

La répression manquée du putsch

Les colonels, réveillés par les détonations du port, se rendirent compte de la coupure des lignes téléphoniques normales et de la présence de volontaires civils bloquant l'entrée de leurs casernes. Ils auraient alors dû logiquement prendre en mains leurs régiments et réagir spontanément. Or curieusement, il s'enfermèrent dans ces casernes, « en attendant les ordres », et pas un n'essaya de réagir avant 6 heures du matin.
Seul, le chef de cabinet de Juin, le commandant Dorange, partisan déclaré du régime de Pétain, fit preuve d'initiative lorsque, au retour d'une soirée, il eût la surprise de voir des civils armés monter la garde devant l'état-major de place. Ces civils portaient des brassards « V.P. » destinés à la mise en œuvre du plan « M.O. ». Or, si un tel plan avait été déclenché, même à titre d'exercice, Dorange aurait dû le savoir. Aussi s'adressa t'il au lieutenant-médecin, qui commandait ces volontaires, et, aprés s'être fait reconnaître, lui demanda t'il d'expliquer sa présence. Ce dernier, le lieutenant André Cohen, le fit dans les formes réglementaires, et lui présenta alors son ordre de mission signé du général Mast. Le nom de Cohen porté par cet officier, alors que tous les officiers juifs avaient été chassés de l'armée par le régime de Vichy, ne pouvait que paraître suspect au commandant Dorange. C'est pourquoi,lorsqu'il entendit les premiers coups de canons, ses soupçons devinrent certitude. C'est alors qu'il déclencha la répression.

Dorange dût pour celà rejoindre la caserne de la 7e légion de la Garde mobile, sur les hauteurs d'Alger, et demanda son intervention rapide. Le colonel Zwinglin qui la commandait se rendit alors vers 5h30 du matin, avec un escadron motorisé, à la villa des Oliviers, où résidait Juin. Là il surprit les jeunes résistants. Ceux-ci, qui avaient reçu comme les autres volontaires l'ordre de ne pas verser le sang français, ne résistèrent pas. Ils furent presque tous capturés et menacés d'être fusillés, ainsi que les représentants des États-Unis encore sur place.

Darlan et Juin avaient reçu un choc en constatant l'apparition subite de la marine américaine devant leurs ports d'Afrique du nord, alors qu'ils la croyaient hors d'état de lancer une attaque transatlantique avant plus d'un an. Mais ils furent plus encore, démoralisés lorsqu'ils se rendirent compte de leurs séquestration par de jeunes civils en armes. Aussi, passant d'un extrème à l'autre, surestimèrent-ils, pendant toute la nuit et la journée suivante, la force des résistants (pour avoir osé arrêter des généraux, il fallait qu'ils fussent trés forts), ainsi que celle des forces alliées.

C'est pourquoi, une fois Darlan et lui-même libérés, Juin donna l'ordre à la Garde mobile, aux chars du 5e Chasseurs et au 13e Sénégalais de reconquérir, avant tout, les positions tenues par les volontaires. Pour ces généraux, en effet, « l'Inconcevable » était cette action des civils. Aussi lancèrent-ils prioritairement contre eux leur contre-offensive, au lieu d'attaquer immédiatement les Américains encore sur les plages. De plus, le sentiment d'insécurité de Juin fût tel qu'il alla s'installer à l'abri du Fort-L'Empereur pour y diriger dans les plus mauvaises conditions, la reconquête d'Alger, au lieu de se rendre au Palais d'hiver où se trouvait son Q.G. opérationnel normal. De plus il perdit son temps à recevoir ses colonels qui, au lieu de se mettre à la tête de leurs troupes, vinrent justifier leur inaction.
Quant à Darlan,en réponse à un télégramme lui offrant une aide de l'aviation allemande, il adressa à Vichy un télégramme demandant à la Luftwaffe de bombarder les transports alliés au large d'Alger.
Parallèlement, entre 3 h et 6 h du matin, le commando du colonel Swenson, débarqué dans le port avait remporté plusieurs succés. Aussi l'amiral Leclerc demanda-t-il, pour le réduire, des renforts qu'il ne reçut que progressivement. L'arrivée des premiers renforts permit d'abord le succès de la contre-offensive menée par les gendarmes maritimes de Darlan contre les résistants qui occupaient l'état-major de place, d'où ils bloquaient l'entrée de l'Amirauté depuis plusieurs heures : À 7 h 30, renforcés par des Sénégalais qui avaient bouché toutes les issues,les gendarmes de Darlan attaquèrent les résistants français. Ceux-ci qui s'étaient d'abord refusé à riposter, furent tirés au fusil mitrailleur et obligés de faire feu à leur tour, avec leurs faibles moyens, pour ralentir leurs adversaires. Les marins mitraillèrent même ceux qui tentaient de s'échapper en se jetant à la mer. Finalement les volontaires furent capturés et enchainés, sans soins pour les blessés, dans les cachots barbaresques de l'Amirauté; Des officiers de marine y vinrent, de temps en temps, les insulter et leur annoncer qu'ils allaient être fusillés. Par contre, face aux commandos américains bien armés, les marins de Darlan reculèrent d'abord jusqu'à ce que, vers 11 heures, ils aient reçu le renfort du 5e Chasseurs et de ses automitrailleuses, auxquelles s'étaient joints 2 tanks.
Auparavant, deux groupes d'automitrailleuses du 5e Chasseurs étaient d'abord venus vers 7 heures encercler la Grande poste, commandée par le lieutenant Jean Dreyfus et le volontaire Boillat, inspecteur des postes, tandis que Les gardes mobiles de Zwinglin, accompagnés de Dorange, toujours en civil mais mitraillette au poing, s'étaient présentés devant le XIXe Corps. Ce poste était tenu par le Capitaine Pillafort, patriote exemplaire et vieux baroudeur, idole de ceux des volontaires qui l'avaient rencontré depuis des mois dans la salle de culture physique Géo Gras, où ils s'entrainaient.

Les chefs de groupe, informés de la contre-offensive vichyste, téléphonèrent alors au Commissariat central pour demander ce qu'ils devaient faire. Une terrible responsabilité pesa alors sur José Aboulker, leur chef de 22 ans. Il y fit face en répondant aux chefs de groupes que leur opération était réussie, puisque les alliés avaient, grâce à leur action, débarqué sans opposition et progressé tout autour d'Alger. Dans ces conditions, il n'y avait pas lieu de résister, mais simplement de n'abandonner leurs positions que le plus tard possible, en essayant de parlementer pour gagner du temps. Ainsi serait retardée d'autant la mobilisation des forces vichystes.

À la Grande-poste, un premier tir de mitrailleuses des hommes de Juin, auquel les volontaires ne répondirent pas, prit fin à 8 heures. Un parlementaire du 5e Chasseurs s'approcha alors de la poste. Jean Dreyfus qui vint à sa rencontre, fût sommé de se rendre. Il rejeta l'ultimatum ainsi formulé, et exhorta son interlocuteur à reprendre le combat contre l'Allemagne, seul véritable ennemi. Aprés quoi Dreyfus se retourna pour rejoindre ses camarades. C'est alors que l'adjudant-chef Constant du 5e Chasseurs lui tira une balle dans le dos. Les camarades de Dreyfus, le voyant s'écrouler, quittèrent alors leur position, pour venir à son secours, et les vichystes en profitèrent pour réoccuper la Grande Poste.

Le sacrifice de Jean Dreyfus n'avait pourtant pas été vain. En effet, à l'heure où le 5e Chasseurs assiégeait ses volontaires mal armés retranchés à la Grande Poste, au lieu de garder l'aéroport de Maison-Blanche comme l'avait prévu le plan « M.O. », cet aérodrome, le plus important d'Algérie, avait été occupé sans résistance, vers 7 h 30, par le 39e d'Infanterie des États Unis. Ce succès joint à la neutralisation de l'aérodrome de Blida par Montsabert, empêcha toute intervention aérienne française (39 bombardiers et 50 chasseurs) contre les Alliés.

Au XIXe Corps, le Colonel Zwinglin demanda lui-aussi aux volontaires de se rendre. Mais Pillafort, tenu en joue par les fusils mitrailleurs de 2 gardes mobiles, rejetta lui aussi l'ultimatum et informa Zwinglin de la venue du général Giraud. Dorange voulut alors attaquer, mais Zwinglin adjura Pillafort de se rendre, pour lui éviter la mort dans un combat perdu d'avance. Pillafort répondit alors qu'il préfèrait mourir que se rendre et tous ses compagnons firent de même. Alors commenca un marchandage de longue haleine. Pour le faire durer, des volontaires sortaient du bâtiment par l'arrière et se présentaient ensuite à l'entrée principale, en affectant de venir de l'extérieur, et en annonçant une arrivée des alliés de plus en plus proche. Aprés quoi les résistants obtinrent un délai d'une heure pour libérer leurs prisonniers, qu'ils s'employèrent à relacher le plus lentement possible. Le général Koeltz qui sortit le premier, hurla qu'il fallait fusiller les volontaires. Il invoquait de plus, à leur encontre, un grief bien plus grave que l'occupation du XIXe corps: Ces jeunes gens « s'étaient permis de fumer en sa présence »! (ce qui, en cette heure où le sort de la France se jouait, eaurait pu lui paraître secondaire). Entre temps,les derniers prisonniers étaient sortis, et c'est alors qu'il fût annoncé que Giraud parlait à Radio-Alger.
En réalité, c'était un volontaire du groupe du Docteur Raphaël Aboulker, cousin de José, qui y avait remplacé Giraud défaillant, et composé un discours censé prononcé par ce dernier. Ce discours, qui se terminait par le slogan « Un seul but la victoire », dont par la suite Giraud se prévaudrait indûment, allait passer sur un disque de Radio-Alger pendant plusieurs heures.
Aprés avoir entendu ce discours dans le recueillement, les volontaires et les gendarmes entonnèrent ensemble la Marseillaise, et le colonel Zwinglin annonça, passant outre aux protestations de Dorange, que les gardes mobiles arrêtaient les hostilités contre les volontaires. Mais, lorsqu'il se retira, arrivèrent derrière lui les auto mitailleuses du 5e Chasseurs, venues de la Grande Poste (où l'un de leurs sous-officiers venait d'assassiner le lieutenant Dreyfus venu en parlementaire. Aprés une dicussion entre le commandant du 5e Chasseurs et Pillafort qu'il connaissait, un arrangement fût conclu. Aux termes de celui-ci chacun devrait se retirer de ses positions, et le XIXe Corps rester vide.
Les volontaires de la Grande poste et du XIXe Corps, ainsi libérés, allèrent alors établir des barrages dans Alger, pour empêcher l'armée de se mobiliser, ou se renforcer le Commissariat central.

Vers 10 h 30, Zwinglin, qui apparemment avait changé d'avis (aprés tout il n'avait plus de nouvelles de Giraud, alors que Darlan, lui, était bien là), se présenta devant la préfecture, avec son escadron, et tenta d'en obtenir la reddition. Les chefs de groupe, Jacques Zermati et Sadia Oualid, avertirent José Aboulker au Commissariat central. Celui-ci vint alors en renfort, lui-même, avec un autre groupe de résistants dans 5 voitures, et reprit la négociation avec le colonel. Le but était toujours de retenir les gardes mobiles un maximum de temps au profit des alliés. Or Aboulker portait en évidence, accrochée à l'épaule, une mitraillette Sten que Murphy lui avait remise, comme échantillon des 750 autres que les conjurés avaient vainement attendu sur les plages.
Zwinglin qui n'avait jamais vu cette arme interrogea à ce sujet Aboulker qui lui répondit qu'une grande partie des volontaires en disposait. Le colonel, qui n'avait pas envie de faire massacrer ses hommes par les civils retranchés derrière les murs trés solides de la préfecture et disposant de tels engins, fût plus enclin à la négociation. Au terme de celle-ci, il fût convenu que les volontaires se retireraient « avec les honneurs de la guerre »(sic). En conséquence de quoi les deux groupes volontaires se replièrent en bon ordre avec leurs armes et deux fusils mitrailleurs « récupérés »… pour aller renforcer leurs autres compagnons, au Commissariat central.
Lorsqu'Aboulker y rejoignit son P.C., il apprit que Pillafort était en difficulté à la Colonne Voirol, à la sortie sud d'Alger. Il partit immédiatement le rejoindre avec Bernard Karsenty et un groupe mobile.
Pillafort y avait d'abord été arrêté par des gendarmes qui ne réalisaient pas leur imprudence. Il avait alors rapidement renversé la situation et installé un barrage où, à son tour, il arrêtait les personnalités vichystes tentant de fuir vers l'intérieur. C'est ainsi qu'il avait capturé l'amiral Moreau, préfet maritime, et le secrétaire général de la préfecture.

Aprés quelques heures, le groupe redescendit avec ses prisonniers, au Commissariat central qui tenait toujours, dans le centre d'Alger.
D'autre part, à 12 h 15, ordre avait été donné aux volontaires du Central téléphonique, menacés par 6 auto mitrailleuses, de l'évacuer, puis vers 12h30 au groupe du Palais d'été du Gouverneur, de l'abandonner à son tour. Mais le Commissariat central restait entre mains des résistants, et, devant cet édifice, Pillafort et Aboulker avaient installé un nouveau barrage sur le boulevard Baudin, l'un des 2 axes de circulation traversant Alger, toujours pour enrayer la mobilisation des troupes de Vichy. D'autres arrestations continuèrent à être effectuées sur ce barrage, où Bernard Karsenty, armé d'une carabine automatique, que le général Clark lui avait donnée à Cherchell, avait capturé une douzaine de S.O.L. de Darnand qui tentaient de se mobiliser: Ces militants de la collaboration, qui avaient excellé depuis des mois à défiler et menacer, ne manifestaient plus aucune témérité face aux résistants armés.
Pilafort, de son coté, braquant nonchalament son revolver, arrêtait plusieurs véhicules militaires, y compris même deux autos-canons, dont les occupants s'étaient rendus. Les volontaires les avaient immédiatement mis en batterie dans la cour du Commissariat central, face à son entrée. Mais, peu avant 16 heures, un nouveau véhicule approcha: Pillafort lui fit signe de stopper. C'est alors qu'entrouvrant une portière, le colonel Jacquin qui s'y trouvait tira une rafale de mitraillette dans le ventre de Pillafort. Celui-ci réussit à riposter avant de s'écrouler, et tous les volontaires présents vidèrent leurs armes sur Jacquin. Fort heureusement, leurs balles épargnèrent de justesse le malheureux chauffeur du colonel. Celui-ci, qui n'était pour rien dans cet incident, sortit de la voiture décomposé et put s'en aller.
José Aboulker, qui était étudiant en médecine, prit alors Pillafort dans sa voiture et l'emmena d'urgence à la clinique Solal. Faute de médecins, ce dimanche, il y réalisa lui-même l'anesthèsie et assista le chirurgien qui fit l'opèration. Mais le cas était désespèré et Pilafort allait mourir deux jours plus tard.

C'est seulement vers 18 h, donc aprés la capitulation d'Alger, que le Commissariat Central, dernier point stratégique tenu par les volontaires, fût librement évacué par ceux-ci. Auparavant, ils libérèrent volontairement tous leurs prisonniers. Leur dernier poste avait été tenu 16 heures au lieu des 2 prévues, avec l'aide des agents de police, dont la plupart s'étaient joints aux résistants. Juin, qui surestimait le nombre et la force des putschistes, n'avait osé aucune tentative pour s'emparer de cette position clé. Il ne pouvait toujours pas concevoir, en effet, que si peu de conspirateurs munis de si peu d'armes aient suffi à immobiliser ses milliers de soldats, et à le capturer. Ainsi, peu avant 17 h, les vichystes n'avaient-ils pas repris complètement le contrôle d'Alger, au centre de laquelle susistait la base la plus forte des volontaires. De leur coté, les hommes du général Ryder, profitant de la concentration des forces de Vichy contre la résistance, avaient achevé l'encerclement d'Alger et commençaient à y pénétrer. Vers 16h30, deux de leurs tirs de mortier atteignirent le Fort-L'Empereur.
Juin et Darlan se résignèrent alors à capituler, et le firent vers 17h30.
Le débarquement, trés compromis à Oran et au Maroc par la contre-attaque des forces vichystes, venait de réussir à Alger, centre stratégique de l'Afrique du Nord, grâce à la résistance française. Du même coup, les alliés disposaient le soir même du 8 novembre, d'un grand port intact, où troupes et matériels allaient pouvoir immédiatement débarquer sur une grande échelle.

Mais ce premier cessez-le-feu concernait seulement Alger: Darlan et Juin, désormais entre les mains des alliés, allaient refuser pendant 3 jours de donner l'ordre de cessez-le-feu à leurs subordonnés d'Oran et du Maroc, où le combat fratricide et sanglant entre Français et alliés allait se poursuivre inutilement. Ce fût seulement à suite des pressions particulièrement vigoureuses du général Clark qu'ils finirent, sous la menace, par ordonner le cessez-le-feu à leurs subordonnés d'Oran et du Maroc.

L' échec de la résistance à Oran et au Maroc

A Oran , le chef des résistants, Roger Carcassonne, avait accepté, pour réaliser la neutralisation des points stratégiques, de se faire « coiffer » par le colonel d'active Tostain. Mal lui en prit, car, la veille du débarquement, ce colonel avertit de son propre chef, le général Boisseau commandant de la place, en lui demandant de prendre la direction de la résistance. Ce dernier mit immédiatement Tostain aux arrêts et déclencha un dispositif d'alerte dans son secteur. Mais ne prenant apparemment pas le colonel au sérieux, et s'imaginant sans doute qu'on avait simplement voulu « l'intoxiquer », Boisseau n'avertit pas Alger. Le colonel Tostain fit alors prévenir les résistants de sa démarche inconsidérée et de son échec. Si bien que, par sa faute, Carcassonne, qui ne voulait pas risquer d'envoyer ses hommes au carnage, dût décommander l'opération.
Il se borna seulement à maintenir certaines interventions de sabotage et de guidage des parachutistes alliés, ainsi que la protection par son adjoint, l'ingénieur Moyne, des installations portuaires, qu'il fallait conserver intactes pour les alliés. Ainsi ces équipements allaient-ils pouvoir rester utilisables aprés la prise d'Oran par ces derniers.

Au Maroc, seuls quelques officiers et controleurs civils avaient été associés à la conspiration, car Rigault, collaborateur de Lemaigre-Dubreuil, avait volontairement laissé de coté la seule organisation gaulliste pourvue d'armes, celle de Valabrègue.
Le chef des conjurés, le général Béthouard, ne disposa que de quelques jours pour préparer son action, lorsque la date du débarquement lui fût communiquée.
Il se réserva l'arrestation à Rabat du général Noguès, Résident général, avec l'aide du régiment du colonel Magnan. ll devait y prendre le pouvoir et constituer un cabinet, avec les controleurs civils Gromand et Boniface pour le seconder. Il avait chargé son adjoint, le général Desrée, d'accueillir pacifiquement à Casablanca les deux colonnes alliées qui devraient y faire leur jonction. Il annoncerait alors la rentrée en guerre derrière le général Giraud et inviterait l'amiral Michelier à accueillir pacifiquement à Casablanca la flotte alliée. Ainsi, Michelier, complètement isolé, ne pourrait-il que s'incliner.

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, aprés avoir fait arrêter par les frères Guillaume, résistants civils, les généraux Lascroux et Lahoulle, Béthouard fit encercler, à 1 heure du matin, la Résidence générale par les hommes du colonel Magnan. C'est alors qu'au lieu de s'emparer de Noguès et de discuter ensuite, comme le préconisait Magnan, Béthouard commit l'erreur de lui envoyer l'un de ses officiers pour lui demander de se rallier à la résistance et d'en prendre la tête.
Il attendit en vain une réponse pendant plusieurs heures, mais son envoyé ne revint pas. Pendant ce temps Noguès ne perdit pas de temps : Il appella, car Béthouard a omis de lui couper le téléphone, l'amiral Michelier à Casablanca, où celui-ci démentit les dires de Béthouard. Selon cet amiral, les Etats-Unis auraient été incapables après leurs désastres maritimes initiaux dans le Pacifique, de disposer des navires nécessaires à une telle entreprise. En outre le Service de Renseignements de la marine, « capable de déceler la moindre sortie d'une barque de pêche du port de New-York », fût formel: aucun navire des États-Unis ne s'annoncait au large, et donc aucune trace du débarquement massif allégué par Bethouard. Muselier réfutat donc formellement les dires de Bethouard, « abusé par l'Intelligence Service ». C'est donc, désinformé par Michelier, que Noguès, convaincu que Béthouard avait voulu l'"intoxiquer", déclencha la répression. Noguès appela alors le colonel Leyer et ses chasseurs, ainsi que le colonel de Vernejoul et ses spahis. Sur son ordre, ils vinrent encercler le régiment insurgé de Magnan, qui fût sommé de se rendre.
En outre, lorsque Béthouard l'appella à son tour, Noguès lui répondit qu'il mentait ou avait été abusé par la propagande américaine.
En réalité Béthouard était un homme courageux, mais, abusé par un horaire inexact de Rigault, il avait déclenché son action 3 heures trop tôt. Aussi, estimait-il à tort que les alliés auraient dû débarquer depuis plusieurs heures aux endroits prévus. Quant à l'effet de surprise, il était manqué de toutes façons. D'autre part, s'il refusait de se rendre, il risquait de faire couler inutilement le sang français. Béthouard ne songea pas que, s'il s'emparait de Noguès, il disposerait d'un otage de poids, et que, tout en faisant proclamer par son adjoint de Casablanca la reprise du combat sous les ordres de Giraud, il pourrait tenter d'inverser la situation.
Bethouard décida donc de se rendre, et fût immédiatement arrêté et emprisonné avec ses compagnons.

Si bien que, lorsque, vers 7 heures du matin,Casablanca fût enfin survolé par des avions alliés qui couvrirent la ville de tracts, et lorsque que la flotte alliée parût à l'horizon, la flotte et l'armée d'Afrique étaient en état d'alerte.

Michelier décida de riposter. Mais, comme il avait tardé à en donner l'ordre, sa flotte, qu'il envoya en avant, en s'abstenant d'y embarquer, ne put se déployer et dût affronter les vaisseaux alliés en formation concentrée, alors que ceux-ci, étaient totalement dispersés. C'est dire que la flotte française fût battue.

Les opérations militaires à Oran et au Maroc

Le plan d’attaque allié sur Oran se résumait en un mouvement en pince entre les alliés débarquant à l’est et l’ouest de la ville.

Comme on l’a vu plus haut, l’est d’Oran est l’objectif de la Force Z : ce sont les 16e et 18e régiments de la 1re Division d’Infanterie US, le 1er bataillon de Rangers, la 2e brigade (combat command B) de la 1ère division blindée US qui effectuent l’assaut sur le port d’Arzew.

À l’ouest de la ville, la Force Y prend pied sur la plage des Andalouses avec le 26ème régiment de la 1ère Division d’Infanterie US sous le commandement du général de brigade (Brigadier General) Theodore Roosevelt (que l’on reverra plus tard sur la plage d'Utah Beach, puis à Sainte-Mère-Église lors du débarquement en Normandie).

Enfin, le centre du dispositif, sous la direction du général de division (Major General) Lloyd Fredendall qui avait combattu sous le ordre du général John Pershing, devait prendre Oran par le sud avec la 1ère Division blindée US et s’assurer le contrôle de La Senia et de Tafaroui.

L’assaut sur Arzew s’effectua à 0 h 55 : les barges de débarquement déversèrent leurs troupes qui se rendirent rapidement maîtresses de lieux, en surprenant les troupes françaises en plein sommeil. Arzew sous contrôle, les rangers du Lieutenant-colonel Darby s’attaquèrent alors au Fort du Nord situé sur les hauteurs d’Oran qui menaçait, de par sa position, la flotte alliée : les Français de Boisseau accueillirent les « visiteurs » sous le feu de leurs armes automatiques. La réponse alliée se fît à coup de tirs de mortiers qui écrasèrent la défense : le fort sera pris à 3 h 55.

De son coté, la Force Y débarqua sans aucune opposition : le général Roosevelt prit pied sur la plage... à la nage, après que sa jeep ait coulé à la suite d'une mauvaise appréciation de la profondeur de l’eau par les barges de débarquement.

Au centre, la situation fût beaucoup moins enviable : l’HMS Walney et HMS Hartland, engagés dans l’Operation Reservist, qui se dirigaient sur les ports d’Oran, se retrouvèrent sous les canons des sous-marins français Ceres et Pallas, ainsi que des destroyers Tramontane et Typhon. Le Walney et le Hartland furent détruits et l'on dénombrera environ 120 morts et une centaine de blessés dans les rangs alliés. Parallèlement, le commandant du port, un forcené, fit saborder une trentaine de vaisseaux français et tenta de bloquer l'entrée du port, heureusement sans succés, grâce aux résistants de l'ingénieur Moyne.

Au Maroc, où l'opération manquée de Béthouard avait donné l'éveil, les forces alliées étaient attendues de pied ferme, et, même aprés le survol de Casablanca par les avions lanceurs de tracts, selon lesquels les alliés venaient en libérateurs, l'armée d'Afrique se préparait à les combattre. En ce qui concerne la flotte, l'amiral Michelier l'envoya délibérément au désastre, lorsqu'apparurent au large les navires alliés déployés. En effet, prisonnier des fausses informations du Deuxième Bureau de la Marine, il s'était décidé trop tard à faire sortir ses vaisseaux du port, d'où ceux-ci appareillaient en formation concentrée. C'est ainsi que les officiers de marine de Vichy mènèrent courageusement au désastre, les navires que la France leur avait confiés et se firent écraser.

Les forces terrestres de Noguès reçurent les alliés à coup de canon et bloquèrent leurs débarquements à Casa et Safi. Les hommes d'Eisenhower étaient des soldats non entrainés. Aussi les professionnels de l'armée d'Afrique leur causèrent-ils de grosses pertes pendant 3 jours, et tout celà au profit des Allemands. Noguès avait fait fuir au Maroc espagnol les membres des commissions d'armistice de l'Axe. Il avait engagé par ailleurs une forte répression contre les milieux réputés gaullistes, tandis que les auteurs du putsch manqué de Rabat comparaissaient devant un tribunal où ils jouaient leurs têtes. N'étant pas sur de vaincre sur le littoral, Noguès proposa au Sultan de se replier avec lui dans l'Intérieur, pour y engager des opérations de guérilla contre les alliés. Pour une fois, alors, le Sultan Mohammed V qui avait toujours suivi ses « conseils », refusa cette de lui obéir.

Pendant 3 jours, des combats acharnés se déroulèrent à Casablanca, Fedala et Safi, avec de fortes pertes dans les deux camps: A Oran et au Maroc, les Français perdirent en 3 jours 1346 tués et 1997 blessés, contre 479 morts et 720 blessés du côté des alliés.
Heureusement, les 10 et 11 novembre, Juin et Darlan, prisonniers du général Clark, furent placés sous la garde d'une cinquantaine de rescapés du seul vaisseau allié coulé le 7 novembre. Ceux-ci pointèrent sur eux leurs mitrailleuses (sans cacher leur hostilité à ces généraux qui faisaient tirer sur leurs camarades). Alors, le général Juin ordonna enfin le cessez le feu au Maroc, tandis que Darlan se déclara à Alger « Haut Commissaire en Afrique Française », « au nom du Marechal empêché », en invoquant l'invasion allemande de la zone sud.

Les résultats de l'opération

Les résultats militaires

La résistance réussit son opération a Alger, où ses volontaires sont des civils commandés par des officiers de réserve: Ces civils n'hésitent pas à arrêter les généraux, interdisent toute riposte aux forces de Vichy et entravent leur mobilisation un temps suffisant pour que les alliés, débarqués sans opposition, encerclent la ville. Les rares éléments de l'armée à réagir le font avec retard, et concentrent toute leur action sur les 400 résistants civils mal armés et sur le commando du port, au lieu de se porter contre le gros des forces alliées. Les vichystes n'achèvent de reprendre le controle de la ville que vers 17h, à l'exception du Commissariat central,dont les insurgés ne seront jamais délogés. Puis, lorsque les alliés pénêtrent dans la ville et envoient quelques coups de mortier sur le Fort-L'Empereur, Juin et Darlan décident de capituler. Mais ils ne le font que pour Alger, et refusent d'ordonner le cessez le feu à Oran et au Maroc, malgré les vigoureuses pressions du général Clark, adjoint d'Eisenhower.
À Oran et au Maroc, il en va autrement: Les conjurés, presque tous officiers d'active eux-mêmes, éprouvent une réticence extrème à arrêter leurs supérieurs pétainistes, Boisseau et Noguès. Alors, dans les deux cas, au lieu de les arrêter, ils leur demandent sérieusement de prendre la tête de la résistance! Dans ces deux cas, évidemment, ils sont arrêtés et la conjuration échoue, si bien que les vichystes livrent combat pendant 3 jours aux Alliés. Ils ne vont arrêter le combat que lorsque Juin et Darlan, prisonniers à Alger, leur donneront enfin l'ordre de cessez-le-feu: A l'issue de ces 3 jours de combats à 0ran et au Maroc, la riposte vichyste à l’opération Torch aura causé 1346 morts français et 479 alliés, ainsi que 1997 blessés français et 720 alliés, sans parler des lourdes pertes matérielles en vaisseaux coulés, avions abattus, etc. On ne peut pas même dire que les généraux de Vichy ont appliqué strictement les conventions d'armistice. En effet, là où les Allemands se sont présentés, ce qui est le cas en Tunisie, ils leur livrent sans un coup de feu le territoire qu'ils auraient dû défendre, se bornant à replier leur armée de terre sur la frontière algérienne. De leur coté, les amiraux de Tunisie livrent la flotte de Bizerte à l'ennemi sans même la saborder. C'est seulement à partir du 19 novembre, que le général Barré, aprés avoir hésité sur le camp dans lequel se battre, surmonte ses hésitations et se décide à appliquer les nouveaux ordres d'Alger. L'armée de Tunisie, qui ne demandait que celà, va alors se battre courageusement et barrer la route de l'Algérie aux forces allemandes, avec l'aide des troupes britanniques. Ainsi va t'elle donner le temps aux forces des États-Unis, trés éprouvées par les combats d'Oran et du Maroc, de reformer leurs unités, puis de venir à la rescousse...

En résumé c'est grâce à 400 resistants français courageux qu'Alger a été pris le 8 novembre 1942. C'est aussi grâce à cette prise d'Alger, où se trouvait le centre nerveux de l'armée d'Afrique, que son commandant en chef Juin et l'Amiral Darlan, tombés aux mains des alliés, ont ensuite pû étre contraints, sous la menace, à ordonner le cesser le feu à Oran et au Maroc. Il est donc permis de penser que, sans l'action des patriotes d'Alger, le débarquement aurait échoué, non seulement à Alger mais aussi au Maroc.
En effet, si les combats s'étaient prolongés, les Allemands, au lieu d'occuper la seule Tunisie, auraient directement pu intervenir au Maroc pour soutenir les troupes de Noguès... Et la France se serait retrouvée en guerre dans le camp de l'Axe.
Quoiqu'il en soit, du 8 au 11 novembre 1942, les alliés ont donc pris pied sur le sol africain et atteint les objectifs militaires fixés: la campagne de Tunisie va pouvoir être lancée contre l’Afrika Korps et l'armée italienne, chassées de Libye par la 8ème armée britannique.

Les résultats politiques

Sur le plan politique, le résultat semble peu brillant du point de vue de la résistance: Un gouvernement vichyste de l'Afrique française est constitué par l'amiral collaborateur Darlan, le 14 novembre 1942, sous le nom de « Haut-Commissariat de France en Afrique ». Il prend le pouvoir au nom du Maréchal, et mobilise les Français d'Afrique du Nord pour "libérer le Maréchal". (Voir Régime de Vichy en Afrique libérée(1942-43)). Giraud, qui n'arrive à Alger que le 9 novembre, se rallie à Darlan qui le nomme commandant de l'armée d'Afrique. De plus, le Haut-Commissariat maintient les lois d'exception de Vichy en vigueur, et même l'internement des patriotes déportés par Vichy, dans les camps de concentration du sud. Certes les correspondants de guerre alliés, alertent à leur tour les opinions publiques d'Angleterre et des États-Unis. Churchill se fait alors interpeller aux Communes, tandis que Roosevelt, pris à partie par la libre presse américaine, explique que les accords Clark-Darlan ne sont que des "expédients militaires", tout en les maintenant. Si bien que, finalement, les tensions générées par la prise de pouvoir de Darlan, conduiront, le 24 décembre 1942, le jeune patriote Bonnier de La Chapelle à l'abattre. Pour autant, son successeur, Henri Giraud, loin d'adoucir le système Darlan, va en renforcer l'application, et même faire arrêter et déporter dans le sud les chefs de la résistance. Ainsi l'empire en guerre restait-il partagé entre deux pouvoirs: Celui d'Alger, soutenu par Roosevelt, malgré son maintien du régime de Vichy, et le Comité français de Londres, décidé à restaurer l'ordre républicain.

Pourtant la rentrée en guerre de l'Afrique française, grâce au putsch du 8 novembre, contenait en germe la nécessité d'y rétablir les institutions démocratiques et l'indépendance de la France, compte tenu de la nature des régimes dictatoriaux combattus. Et comme le seul champion résolu de ce retour à la démocratie et à la souveraineté française était le général De Gaulle, c'est lui qui allait gagner la partie, et, venir à Alger constituer, avec le général Giraud le Comité français de la Libération nationale(CFLN), et y rétablir en quelques mois la démocratie et l'indépendance, en attendant d'être accueilli par la France en libérateur.

Sources et bibliographie de base

Rapports officiels d’époque des acteurs du putsch du 8 novembre 1942, à Alger

Ouvrages scientifiques

Auteurs français

Auteurs alliés

Mémoires des principaux protagonistes

Interviews

See also: Réussite de l'opération Torch, 1942, 8 novembre, Blida, Charles de Gaulle, Comité français de la Libération nationale, Destroyer, Franklin Delano Roosevelt, François Darlan