Keynésianisme
Le keynésianisme est la théorie de la monnaie et du taux d'intérêt fondée par l'économiste britannique John Maynard Keynes.
Critique de la représentation classique du taux d’intérêt
Pour les économistes classiques (Adam Smith, Ricardo, Malthus, etc.), le taux d’intérêt (i) est le prix d'équilibre sur le marché des fonds prétables. Il permet l’égalisation entre l’offre de fonds prétables (l’épargne) et la demande de fonds prêtables (l’investissement). C’est donc un prix sur un marché de concurrence parfaite, le marché des capitaux qui n’a pas de spécificité particulière.
Keynes s'oppose à cette théorie du taux d’intérêt. Pour lui, le taux d’intérêt représente autre chose et il n’existe pas, à proprement parler, de marché des capitaux. De plus, le niveau de l’investissement ne dépend pas exclusivement du taux d’intérêt. Pour lui, le taux d’intérêt représente le prix de la monnaie et plus précisément, le prix de la renonciation à la monnaie : c’est donc une variable monétaire.
Incertitude et demande de monnaie
L’incertitude sur le marché boursier est une donnée centrale. Keynes reprend cette thèse d’une incertitude centrale lorsqu’il s’agit de rendre compte de la demande de monnaie et donc de la détermination du taux d’intérêt. La demande de monnaie chez Keynes répond à plusieurs motifs de détention de la monnaie :
- motif de transaction.
- motif de précaution.
- motif de spéculation.
Par cette représentation, il s’oppose à l’idée classique selon laquelle toute encaisse sous forme de monnaie doit être absolument dépensée. Les motifs traditionnels de détention de monnaie parmi lesquels le motif de transaction incluent un motif de revenu et un motif d’entreprise, les deux étant liés au décalage qui existe entre le rythme d’entrée et la sortie des encaisses liquides. Le motif de précaution s’explique par le fait que les agents conservent une part de leur revenu sous forme d’encaisses liquides pour faire face aux aléas et à des dépenses imprévues. Le motif de transaction et le motif de précaution sont fortement liés au niveau du revenu global et sont croissants du revenu. Mais le motif le plus important dans l’analyse de la demande de monnaie keynésienne, c’est bien le motif de spéculation. Cette fois, il ne dépend plus du revenu mais du taux d’intérêt. Le taux d’intérêt va être le prix de la renonciation à la liquidité pour un motif de spéculation.
Le marché obligataire
S0 S1 S2 i0 = 10% i1 = 20% i2 = 5% B0 = 1000 B01 = 500 B1 = 1000 B02 = 2000 B12 = 4000 B2 = 1000 R0 = 100 R01 = 100 R1 = 200 R02 = 100 R12 = 200 R2 = 50
Le marché obligataire assure la liquidité et la négociation à tout moment des obligations, qu’il s’agisse des emprunts d’État (bons du trésor) ou des emprunts privés. Un des fonctionnements de base du marché obligataire est que le prix des obligations émises à une date antérieure évoluent dans un sens inverse aux taux d’intérêt de façon à ce que le rendement des obligations reste le même . Pour comprendre pourquoi, selon Keynes, les agents gardent une partie de leur épargne sous forme de monnaie, il faut se référer au marché obligataire. On fait l’hypothèse qu’on se situe en S0 et que les agents anticipent une hausse des taux d’intérêt à court terme (passer de S0 à S1), alors ils vont garder leur épargne sous forme d’encaisse liquide pour acheter des obligations qui, avec un même montant nominal (1 000), auront un meilleur rendement (20 % au lieu de 10 %). De plus, s’ils achètent les obligations émises en S0 et qu’on passe effectivement à la situation S1, alors, ils ne perdent pas seulement en rendement, mais aussi en capital… Ainsi, ils ont tout intérêt à attendre.
Pour les classiques, la monnaie ne peut pas être « thésaurisée ». Le terme de thésaurisation renvoie à un comportement passif, voire irrationnel de conservation de la monnaie juste pour le plaisir… Parce que pour eux, il est irrationnel de faire chômer la valeur de l’argent, l’épargne doit toujours être nécessairement investie et donc servir à la formation de capital. Dans le cadre de la théorie de Keynes, le terme de thésaurisation est donc impropre.
La détermination du taux d’intérêt et la demande de monnaie
On observe que, dans un premier lieu, tout comme pour l’efficacité marginale du capital, plus les marchés financiers sont libéralisés, plus la détermination du taux d’intérêt est conventionnelle. Ainsi, si l’État prétend émettre prochainement des bons à 10 % (S0) et que la majorité des agents, en fonction de l’état de la confiance, pensent que l’État ne va pas réussir à placer ses bons à 10 % et que le taux d’intérêt va passer à 20 %, alors ils attendent. Ainsi, si tous les agents agissent de la même façon et si l’État n’arrive pas à placer effectivement à 10 %, alors il sera contraint, à la période suivante, d’offrir effectivement un rendement supérieur. Une fois encore, les prophéties sont auto-réalisatrices. La détention d’une partie de son épargne sous forme de monnaie est donc parfaitement rationnelle. La détermination du taux d’intérêt est donc, pour une part, largement conventionnelle : on trouve sur le marché obligataire des caractéristiques très proches du marché boursier. Par exemple, il dépend des anticipations des agents : certains parient sur la hausse du taux, d’autres sur la baisse, étant entendu que la tendance du marché correspond à l’opinion qui emporte la plus grande adhésion.
Keynes soutient que le taux d’intérêt est bien le prix de la renonciation à la liquidité de la monnaie : il n’est pas le prix du capital, qui permet d’égaliser l’offre et la demande de fonds prétables (S = I), mais le prix en vigueur sur le marché de la monnaie, c’est-à-dire celui qui égalise l’offre et la demande de monnaie. C’est une nouvelle rupture avec la pensée classique. La fonction de demande de monnaie peut être représentée par l’équation : Md = L1(Y) + L2(r), avec L1, une fonction croissante du revenu qui représente les motifs de transaction et de précaution et L2, une fonction décroissante du taux d’intérêt (r), qui représente le motif de spéculation. Si le taux d’intérêt augmente, alors les agents vont anticiper qu’il peut à tout moment baisser, ils vont donc réduire leur demande de monnaie pour motif de spéculation.
Keynes ajoute qu’il existe un taux d’intérêt incompressible, en dessous, duquel on ne peut pas descendre. Ce taux d’intérêt définit un seuil, appelé trappe à liquidité, à partir duquel la demande de monnaie est infinie. À ce taux, les agents refusent d’acheter toutes les obligations qu’on leur propose, mais il demande toute la monnaie disponible pour l’investir plus tard quand le taux va monter. Ainsi, comme l’efficacité marginale du capital peut se déplacer de gauche à droite en fonction de l’état de la confiance, la confiance sur le marché obligataire ou sur le climat général des affaires peut se traduire par une hausse ou une hausse du seuil de la trappe à liquidité.
L’offre de monnaie
L’offre de monnaie est exogène. Elle est déterminée par l’État par l’intermédiaire de la banque centrale lorsque celle-ci n’est pas indépendante. La banque centrale peut ainsi fixer de façon discrétionnaire le montant de la masse monétaire en circulation dans l’économie. La manipulation de la masse monétaire (la restriction ou l’accroissement de l’offre de monnaie) permet ainsi d’agir sur les taux d’intérêt. En effet, l’offre de monnaie est un instrument de politique économique à la disposition de l’État. Par exemple, une plus grande offre de monnaie a pour but d’assécher la soif de monnaie issue des agents et donc de faire baisser les taux d’intérêt pour relancer l’investissement et accroître le revenu. Dans la théorie keynésienne, le taux d’intérêt ne représente pas le prix de l’épargne (sur le marché des fonds prêtables), mais plus le prix de la renonciation à la liquidité. L’idée qui se trouve à l’origine de cette théorie est que, pour un certain état de l’économie, les agents ont une certaine soif de liquidité et l’État doit plus ou moins satisfaire cette soif en fonction de son objectif sur les taux d’intérêt.
Cependant, il existe une limite forte : la trappe à liquidité. Passer le seuil de cette trappe, les politiques monétaires deviennent inefficaces : le taux d’intérêt est déjà tellement bas qu’en injectant de la monnaie dans l’économie l’État ne crée pas de surcroît de revenu. Ainsi, toute augmentation de l’offre de monnaie se traduit systématiquement par une augmentation du désir de liquidité. À ce niveau des taux d’intérêt, on peut aussi dire que la préférence pour la liquidité devient absolue.
Remarques et conclusion
Chez Keynes, l’investissement est une variable largement autonome et c’est le niveau de l’investissement qui va déterminer le niveau de l’épargne. Les déterminants exogènes de l’investissement sont l’efficacité marginale du capital, apparente sur le marché boursier (lieu de cotation des actions des sociétés anonymes) et le taux d’intérêt, fixé sur le marché des obligations. Ces deux variables sont des variables monétaires largement influencées par les anticipations des agents et le climat général des affaires. Quels liens peut-on établir entre l’efficacité marginale du capital, le taux d’intérêt et le niveau de l’investissement ?
Comme nous l’avons déjà vu, l’investissement se fixe au niveau ou l’efficacité marginale du capital est égale au taux d’intérêt, ce qui permet de tracer le graphique ci-dessus. Ainsi, dans le cas général (en dehors de la trappe à liquidité) une politique monétaire expansive permet de faire baisser le taux d’intérêt et donc d’accroître le niveau de l’investissement.
Cependant, Keynes nous présente une théorie de la monnaie radicalement différente de celle des classiques. Alors que chez les classiques, la monnaie n’a aucune utilité, elle n’influence pas l’économie réelle, chez Keynes les économies capitalistes sont clairement des économies monétaires de production : la dimension monétaire est structurante et fondamentale. Ce n’est qu’avec une autre théorie de la monnaie qu’on peut comprendre le niveau de l’investissement (ici, le taux d’intérêt est clairement une variable monétaire, il dépend de l’offre et de la demande de monnaie). On peut facilement légitimer ce statut de la monnaie. En effet l’économie capitaliste est une économie largement décentralisée marquée par une incertitude radicale : c’est pour cette raison que les agents peuvent être amenés à demander de la monnaie pour un motif de spéculation. Toute épargne n’est pas nécessairement immédiatement investie ; une fraction de cette épargne peut être conservée sous forme de monnaie, d’encaisse et ce de façon tout à fait rationnelle. En ce sens, il ne s’agit pas vraiment de thésaurisation, même si ce comportement peut y être apparenté. Par conséquent, Keynes souligne que l’efficacité marginale du capital et le taux d’intérêt répondent à des déterminants largement conventionnels. L’efficacité marginale du capital ne doit pas être confondue avec la productivité marginale définie par l’école néo-classique. L’efficacité marginale du capital est plus une anticipation du rendement monétaire des actions, censée reflétée le rendement des fonds propres d’une entreprise. Ce sont la confiance et les anticipations sur les marchés financiers qui vont déterminer l’efficacité marginale du capital et donc le niveau de l’investissement.
Or, l’efficacité marginale du capital et la demande de monnaie de spéculation se modifient en fonction des évolutions de l’état de la confiance et des anticipations des agents. Ainsi, une dégradation de la confiance sur le marché des obligations conduit à un déplacement de la courbe de demande de monnaie vers la droite ; le taux d’intérêt correspondant à la trappe à liquidité augmente. L’investissement peut s’effondrer brutalement. Les anticipations dans la détermination du taux d’intérêt et de l’efficacité marginale du capital ne sont pas sans rapport. Les marchés des actions et des obligations sont fortement reliés entre eux. Les anticipations sur ces deux marchés ne sont pas indépendantes les unes des autres (les intervenants sont souvent les mêmes). Ainsi, lorsqu’un krach survient sur le marché boursier, le climat général des affaires devient mauvais et les agents augmentent leur demande de monnaie de spéculation, ce qui faut augmenter le taux d’intérêt. On constate en effet, en parallèle du krach sur le marché action, une détérioration de la confiance sur le marché obligataire. De plus, les agents anticipent que l’État va devoir accroître ses dépenses pour surmonter le krach, et donc émettre de nouveaux bons à des taux d’intérêt plus élevés. L’ensemble de ces mécanismes conduit effectivement à une hausse des taux d’intérêt.
Ainsi, pour Keynes, il convient, autant que faire ce peut, de limiter le pouvoir de la finance et des marchés financiers. Le pouvoir des marchés se traduit par une domination de la logique de spéculation de court terme sur une logique d’entreprise et d’investissement de long terme. La solution immédiate consisterait en une réglementation plus poussée des marchés financiers ainsi que des marchés des changes pour éviter une spéculation sur les monnaies. La taxation des capitaux, le contrôle administratif des mouvements de capitaux pourraient ainsi réduire leur volatilité. Or, depuis le début des années 80, on constate un vaste mouvement de libéralisation et de déréglementation des systèmes financiers qui vont à l’encontre des prescriptions keynésiennes et développent l’instabilité de l’économie.
L’intervention publique selon Keynes
La représentation néo-classique de l’intervention publique
En ce qui concerne l’intervention publique, la théorie néoclassique est une théorie non-homogène et plutôt éclatée. Le modèle de référence est le modèle de concurrence parfaite qui exclut toute intervention de l’État en dehors de ses missions régaliennes (police, armée, justice). Or, le modèle de concurrence parfaite est un modèle largement centralisé avec des hypothèses de comportement et de fonctionnement (sur l’organisation des échanges) difficiles à mettre en œuvre. Le modèle de concurrence parfaite a été formalisé dans les années 50 par le couple d’économistes Arrow et Debreu. Pour les économistes qui adhérent à la théorie néoclassique, le modèle de concurrence parfaite constitue un idéal, un optimum, mais il est impossible à atteindre à cause d’imperfections. Ainsi, pour la majorité des néoclassiques, il s’agit de raisonner en terme d’imperfections que l’État doit servir à corriger. Mais à l’intérieur même de la théorie néoclassique, certains, les libéraux refusent toute intervention de l’État et pensent que le marché laisser à lui-même est autosuffisant. D’autres, les néo-keynésiens, sont favorables à l’intervention de l’État pour aider à la réalisation du programme du marché. Les néo-keynésiens ne discutent pas l’idéal que constitue la concurrence parfaite, mais, à l’inverse des libéraux, ils pensent que les imperfections du modèle ne seront pas réduites par une diminution de la sphère publique. En effet, ils considèrent que ce n’est pas forcément l’État qui est à l’origine de ces imperfections. Il faut donc que l’État intervienne pour contrecarrer les conséquences de ces imperfections comme le chômage ou la constitution de monopoles naturels.
Or, ce n’est en effet pas n’importe quelle intervention publique qui découle de cette vision : l’objectif des néo-keynésiens est de réaliser le programme du marché par l’intervention publique. Malgré tout, il s’agit de se rapprocher le plus possible des résultats qui auraient théoriquement été obtenus en situation de concurrence parfaite. Les néo-keynésiens apportent les fondements théoriques et économiques de la doctrine social-libérale dominante aujourd’hui en Europe. Par exemple, sur le marché du travail, pour les libéraux, le chômage est du à l’intervention de l’État ou des syndicats par l’intermédiaire du salaire minimum et d’une négociation toujours plus difficile des salaires. Or, comme le salaire en vigueur est supérieur au salaire de marché, il existe du chômage. Pour eux, il faut donc démanteler les syndicats et annuler le salaire minimum pour rétablir le mécanisme correct du marché. Les néo-keynésiens, qui gardent en tête une dimension sociale de l’économie et la nécessité d’une demande effective suffisante pour les entreprises, pensent, à l’inverse des libéraux, que le rôle de l’État est de prendre en charge une partie du coût du travail. En effet, par l’intermédiaire d’emplois subventionnés ou de réductions de charges pour les emplois peu qualifiés, le coût du travail finalement supporté par les entreprises doit correspondre au salaire en vigueur sur un virtuel marché du travail. Ainsi, le programme du marché est plus facilement réalisé : le coût supplémentaire entre le salaire minimum et le salaire de marché est compensé par les aides de l’État (aujourd’hui 25 milliards d’euros par an en France). Le seul chômage qui peut subsister est soit du chômage volontaire (les personnes qui préfèrent ne pas travailler parce qu’elles considèrent que le salaire est trop bas), soit du chômage structurel (personnes qui sont entre deux emplois). De plus, certains libéraux considèrent que les minima sociaux (RMI, allocations chômage) encouragent le maintien des personnes dans une situation de non retour à l’emploi. Mais d’autres imperfections du marché peuvent aussi être à l’origine du chômage : les problèmes de circulation de l’information contraignent les entreprises à verser un salaire supérieur au salaire de concurrence parfaite, c’est la théorie du salaire d’efficience. Ainsi, pour les libéraux, les causes du chômage sont largement exogènes au marché (l’État, les syndicats, les problèmes de circulation de l’information, …). Alors que, pour les néo-keynésiens, les causes du chômage peuvent aussi être endogènes : on ne peut pas supprimer toutes les imperfections du marché et les employeurs n’ont, en quelque sorte, par d’autres choix que de verser un salaire supérieur au salaire d’équilibre. Par exemple, pour des raisons d’équité, ils pensent qu’on ne doit pas supprimer le salaire minimum.
Keynes ou quand l’intervention publique reçoit sa positivité propre
Salaire et emploi chez Keynes
Comment se détermine le chômage ? A court terme, le niveau de l’emploi dépend de la croissance économique et il est déterminé par le niveau du revenu national. De ce point de vue, le niveau de l’emploi à long terme n’est qu’une succession de court terme. Ainsi, chez Keynes, le coût du travail n’est pas le premier déterminant du niveau de l’emploi. Le chômage n’est donc pas d’abord le résultat d’un excès de coût du travail : la baisse du salaire n’est donc pas nécessairement la solution première au problème du chômage. Pour Keynes, il n’existe pas, à proprement parlé, de marché du travail. Et pour les keynésiens, il n’y a pas non plus d’efficacité des aides à l’emploi (différence avec les néo-keynésiens qui sont avant tout des néo-classiques) : elles se perdent dans des effets d’aubaine et elles n’incitent pas nécessairement à l’embauche. De toute façon, les employeurs embauchent à partir du moment où ils ont besoin de travail : qu’en aurait-il été s’ils n’avaient pas bénéficié d’aides à l’emploi ? Peut-être auraient-ils embauché quand même ? (on ne fait pas boire un homme qui n’a pas soif). Keynes développe un raisonnement en terme de circuit économique, où l’emploi dépend avant tout du niveau du revenu national. Or, une baisse du salaire réel peut s’avérer être contre-productive : même si dans un premier temps, elle diminue les coûts des entreprises, dans un second temps, elle réduit les anticipations en terme de consommation et donc, à cause de l’effet multiplicateur, réduit le niveau de l’investissement, ce qui est bien plus grave pour la croissance. Cependant, dans sa Théorie Générale, Keynes fait quelques concessions aux néoclassiques et il accepte le postulat qui dit que le salaire se fixe au niveau de la productivité marginale du travail. Mais, pour lui, ce n’est pas le salaire réel qui détermine le niveau de l’emploi mais l’inverse : à un niveau d’emploi donné correspond un niveau de salaire. Ainsi, il accepte de dire qu’au fur et à mesure que l’emploi augmente, le salaire diminue, mais il se refuse à dire que le seul moyen d’accroître l’emploi et de baisser le salaire. De plus, il fait l’hypothèse que les salariés sont victimes de l’illusion monétaire, c’est-à-dire qu’ils renégocient leur salaire sur la base du salaire nominal et non sur la base du salaire réel. Ils ne sont pas aptes à tenir compte de l’inflation, qu’ils n’arrivent pas à anticiper. Or, plus on se rapproche du plein-emploi, plus les prix augmentent, parce que les entreprises ne sont pas immédiatement en mesure de faire face au surcroît de demande. Ainsi, le salaire réel. La baisse du salaire réel est considérée comme la conséquence de la croissance du niveau d’emploi dans l’économie par l’intermédiaire de la hausse des prix, mais elle n’est en aucun cas une cause.
Les politiques publiques au service de la croissance
Pour Keynes, le capitalisme libéral laissé à lui-même est inefficace. Cependant, dans l’analyse keynésienne, il ne s’agit pas non plus d’imperfections : le modèle de concurrence parfaite n’est tout simplement pas viable. C’est en ce sens que Keynes est un auteur clairement hétérodoxe, opposé à la théorie néoclassique. Chez les néoclassiques, la concurrence parfaite désigne un modèle d’équilibre général, alors que chez Keynes il n’existe pas d’équilibre général puisqu’il n’existe ni de marché du travail à proprement parlé ni de marché du capital. Ainsi, le capitalisme libéral peut se trouver parfaitement à l’équilibre tandis qu’il existe du chômage involontaire : l’économie libérale est caractérisée par des équilibres de sous-emploi. De ce fait, l’intervention publique est requise pour atteindre l’objectif du plein-emploi. C’est la principale question sociale et économique lors de la crise des années 30. Or, cette intervention de l’État n’a pas pour vocation de surmonter des imperfections, comme l’expliquent les néo-keynésiens, mais elle est d’emblée requise car le capitalisme est par nature inefficace en matière de plein-emploi de la main-d’œuvre. Ainsi, on peut dire qu’avec la théorie keynésienne pure, l’intervention publique reçoit sa positivité propre. Quels sont les instruments de politique économique préconisés par Keynes ?
- les politiques de redistribution des revenus.
- la politique budgétaire expansionniste, financée par le déficit budgétaire.
- la politique monétaire.
Les politiques de redistribution des revenus passent par des politiques fiscales qui consistent à imposer les plus riches pour redistribuer le fruit des impôts et des taxes vers les plus pauvres. Étant donné une plus forte propension marginale à consommer dans les classes les plus défavorisées, l’augmentation du revenu de ces classes doit permettre de soutenir la consommation. Ici, la justice sociale est au service de l’économie. Mais Keynes insiste surtout sur les deux autres instruments à la disposition de l’État : la politique budgétaire et la politique monétaire. Il montre que la crise (celle des années 30 plus particulièrement) s’analyse comme une crise de sous-investissement, c’est-à-dire de sous-accumulation du capital. Or, dans cette configuration, le chômage n’est qu’un symptôme de la crise. Il s’agit alors par des politiques expansionnistes de soutenir l’investissement qui est une variable essentielle de la demande effective. Le but de la politique budgétaire est de financer des dépenses d’investissement public, comme des grands travaux d’infrastructure, alors que la politique monétaire, doit par l’intermédiaire de la baisse des taux d’intérêt permettre de soutenir l’investissement privé.
Conclusion. L’intervention publique reçoit une légitimité assez étroite. Or, certains penseurs hétérodoxes pensent, qu’après la révolution bolchevique en 1917, la seconde révolution du XXe siècle est celle de l’État social qui voit naître la protection sociale, le droit du travail, les services publics, et les politiques de soutient à l’emploi et à la croissance économique. Cependant, au cours des 20 dernières années (depuis le début des années 80), les quatre piliers de l’État social ont été peu à peu écornés. L’État social à une dimension a-capitaliste (qui va à l’encontre du capitalisme). Il peut en effet être appréhendé comme la seconde révolution du XXe siècle, mais il n’a pas vraiment reçu sa théorie propre et les deux principales théories hétérodoxes (Marx et Keynes) restent insuffisantes pour théoriser l’action sociale de l’État. Chez Marx, l’État est l’instrument au service de la classe dominante. La théorie marxiste ne nous offre pas les moyens de comprendre l’aspect a-capitaliste de l’État social. De plus, Marx développe l’idée d’un dépérissement de l’État avec la chute du capitalisme : la société communiste, représentation de l’idéal marxiste, devrait être une société sans État. Chez Keynes, l’intervention publique est pensée, théorisée dans le cadre de l’économie capitaliste et libérale. Elle reçoit effectivement sa positivité propre. Mais le champ de cette intervention est limité : pour l’essentiel sa vocation est de soutenir l’investissement privé, l’accumulation du capital et donc la demande effective et l’emploi. Ce sont les économistes hétérodoxes post-keynésiens, fidèles à la pensée de Keynes et opposés aux néoclassiques qui s’efforceront de penser l’efficacité économique de l’État.
Croissance et investissement chez les post-keynésiens
Les post-keynésiens
Dés les années 40, de nombreux penseurs et économistes s’emploient à prolonger la théorie de Keynes et à rompre radicalement avec la théorie néoclassique : ils se nomment les post-keynésiens. Il ne faut pas confondre les post-keynésiens qui s’opposent aux néoclassiques libéraux, et les néo-keynésiens qui sont aussi des néoclassiques mais qui essaient d’intégrer des concepts keynésiens à la théorie néoclassique dominante. La théorie des post-keynésiens s’étend à de nombreux domaines et notamment aux condition d’une croissance équilibrée à long terme. Problématique : si on connaît le plein-emploi aujourd’hui, quelles conditions doivent être réunies pour que cette situation se perpétue à long terme ? À la différence de Keynes, les post-keynésiens intègrent des raisonnements de long terme alors que pour Keynes, « à long terme nous sommes tous morts ». Quelles sont les conditions d’une croissance équilibrée à long terme ? Les deux principaux théoriciens post-keynésiens qui tentent de trouver une réponse à cette question sont Harrod et Domar. Ils présentent un modèle keynésien dynamique et, dans les années 50, ils initient un programme de recherche économique toujours d’actualité.
Le modèle de Domar
Le double caractère de l’investissement
Pour Domar, l’investissement à long terme a une double dimension : il intervient à la fois sur les conditions de l’épargne et sur les conditions de la demande dans la mesure où il est une des deux composantes de la demande effective. Mais à cette première base du raisonnement initié par Keynes, Domar ajoute que l’investissement modifie simultanément les conditions de l’offre, c’est-à-dire les conditions de la production, et les conditions de la demande. En effet, l’investissement en biens de production permet d’augmenter les capacités de production des entreprises. Le modèle repose sur cette idée simple que l’investissement se traduit à la fois par une augmentation des capacités de production et une augmentation de la demande effective. À cela s’ajoute l’effet multiplicateur de l’investissement : un flux d’investissement se traduit au final par un flux de demande (et donc de revenu) d’un montant supérieur. La question de la croissance équilibrée peut alors être reformulée ainsi : quelles conditions doivent être réunies pour que les capacités de production additionnelles générées par l’investissement trouvent en face d’elles une demande de biens de consommation d’un montant équivalent ?
La condition d’équilibre
Les termes du modèle de Domar. On note :
- I
- l’investissement net après amortissements, c’est-à-dire le flux d’investissement supplémentaire d’une année sur l’autre.
- σ.I
- l’expression de l’efficacité de l’investissement en terme d’augmentation des capacités de production sur le long terme. C’est l’augmentation des capacités de production sur le long terme induite par la variation annuelle des capacités de production (I), en supposant que toute variation de I ne conduit pas nécessairement à une augmentation des capacités de production. En effet, seule une part des investissements nets conduit à une augmentation des capacités de production. Ainsi, on peut dire que σ.I désigne également l’offre de long terme.
- La demande de long terme est désigne par ΔI / α avec α = 1 – c, la propension marginale à épargner. C’est le produit de la variation annuelle de l’investissement net par le multiplicateur keynésien simple (k = 1 / 1 – c).
Or, l’égalisation de l’offre et de la demande de long terme n’a rien d’automatique. σ.I = ΔI / α α.σ.I = ΔI α.σ = ΔI / I. Ainsi, à long terme le taux de croissance de l’investissement net est donné par α.σ. Or, rien ne garantit qu’il en sera ainsi, car les variables qui interviennent du coté de l’offre et de la demande ne sont pas les mêmes. Du côté de la demande, ce qui est en jeu, c’est la variation de l’investissement net alors que du côté de l’offre, c’est le volume de l’investissement net qui est déterminant. α.σ est une combinaison de deux variables qui n’ont rien à voir avec l’autre côté de l’égalité ΔI / I. Le modèle de Domar montre qu’il n’est pas suffisant que l’investissement compense simplement l’offre pour soutenir la demande effective. Il faut en effet pour connaître une croissance soutenue et équilibrée de long terme que l’investissement net d’aujourd’hui surpasse l’offre d’hier L’investissement net doit augmenter sans cesse et donc accroître les capacités de production à l’infini.
Conclusion
Alors que Keynes pointe les risques d’un sous-investissement, Domar tente d’articuler cette question avec celle des risques de la suraccumulation de capital qu’on retrouve chez Marx. Cette problématique rappelle également celle de Malthus, un des seuls classiques à parler des risques de surproduction générale. Cent ans après Marx, Domar réintroduit donc une problématique en terme de suraccumulation.
Voir aussi
Théorie économique Histoire de l'économie
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