Karl Popper
Karl Raimund Popper fut l'un des plus importants philosophes des sciences du XXe siècle.
Né le 28 juillet 1902 à Vienne (Autriche) de parents juifs convertis au protestantisme, il commença sa carrière comme apprenti ébéniste. Puis il étudia à l'Université de Vienne et devint enseignant en mathématiques et physique. Il côtoya le Cercle de Vienne (néopositiviste) sans jamais y entrer. Sa pensée fut influencée par ses lectures de Frege, Tarski et Carnap. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il se réfugia à Londres, et Hayek lui trouva un poste en Nouvelle-Zélande. Après la guerre, il revint s'installer à Londres. Il devint professeur de logique et de méthodologie des sciences. Il prit sa retraite en 1969 et mourut le 17 septembre 1994.
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Sa pensée
Le problème de la démarcation
Pour Popper, le problème fondamental en philosophie des sciences est celui de la démarcation : c'est la question de la distinction entre ce qui relève de la science et ce qui est « non-science ».
Pour comprendre ce problème, il faut d'abord s'interroger sur la place de l'induction dans la découverte scientifique : pour Popper, il faut prendre au sérieux l'analyse de Hume qui montre l'invalidité fréquente de l'induction.
Exemple : une collection d'observations (je vois passer des cygnes blancs) ne permet jamais d'induire logiquement une proposition générale (tous les cygnes sont blancs).
Cette critique de l'induction conduit donc Popper à remettre en cause l'idée (chère aux positivistes) de vérification. La « vérification » d'une hypothèse, même par un grand nombre d'expériences, ne permet pas de conclure à la « vérité » de cette hypothèse.
Une proposition scientifique n'est donc pas une proposition vérifiée, mais une proposition réfutable et non encore réfutée. La proposition « Dieu existe » est pour Popper dotée de sens, mais elle n'est pas scientifique car elle n'est pas réfutable. La proposition « tous les cygnes sont blancs » est une conjecture scientifique. Si j'observe un cygne noir, cette proposition sera réfutée. C'est donc la démarche de conjectures et de réfutations qui permet de faire croître les connaissances scientifiques.
Dans cette démarche, il existe un primat de la théorie sur l'observation.
Il affirme donc rejeter cette méthode de l'induction (ignorant à l'époque le théorème de Cox-Jaynes), et lui substituer la réfutabilité (anglais: falsifiability). C'est ce principe qui va être le critère de démarcation.
Il peut être ainsi formulé : si on entend par énoncé simple un rapport d'observation, nous pouvons dire qu'une théorie est scientifique si elle se divise en deux sous-classes d'énoncés de base :
- la classe des énoncés qui la contredisent, appelés falsifieurs potentiels (si ces énoncés sont vrais la théorie est fausse);
- la classe des énoncés avec lesquels elle s'accorde (si ces énoncés sont vrais, ils la corroborent).
Le réfutationisme de Popper a été critiqué notamment par Imre Lakatos (1922-1974).
Selon ce critère, l'astrologie, la métaphysique ou la psychanalyse ne relèvent pas de la science, puisqu'aucune expérience ne permet d'en établir (ou non) la réfutation - et donc une confirmation non plus, voir le cru et le cuit. La physique n'en sort pas indemne pour autant, puisqu'elle fournit des lois correspondant virtuellement à une infinité d'expériences dont seule une partie a été effectivement réalisée, et reste à tout moment réfutable. C'est justement ce qui permet son évolution. Et bien entendu aucune démarche scientifique réelle, hors les mathématiques, n'est possible sans l'induction, ce qu'a souligné Bertrand Russell.
Popper semble avoir également eu en vue une utilisation politique de son épistémologie, dont une des applications était la réfutation du marxisme, autoproclamé scientifique (voir plus bas Critique de l'historicisme). Cette irruption de l'épistémologie dans la politique a été souvent contestée au motif qu'il était possible que ce soit la volonté d'obtenir une arme politique qui l'ait orientée, plutôt que la recherche d'une méthode de classification en soi. C'est oublier que toute classification se fait par définition dans un but.
Le critère de falsificabilité de Popper ne se distingue pas dans son principe d'un test de falsificabilité bayésien, hormis le fait qu'il travaille uniquement en logique discrète (vrai/faux) tandis que les bayésiens font varier les valeurs de vérité sur une plage continue de l'intervalle ]0,1[.
Connaissance et probabilité
Critique de l'historicisme
Il semble difficile de parler de philosophie politique chez Karl Popper ; du moins, il s'en est toujours défendu. Ses deux ouvrages ouvertement politiques sont Misère de l'historicisme et La société ouverte et ses ennemis, écrits tous les deux au titre d'effort de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont pour point focal la critique de l'historicisme et des théories politiques qui en découlent.
Dans la Préface à l'édition française (Plon, 1955) de Misère de l'historicisme, Karl Popper explique :
Qu'il me suffise de dire que j'entends par [historicisme] une théorie, touchant toutes les sciences sociales, qui fait de la prédiction historique leur principal but, et qui enseigne que ce but peut être atteint si l'on découvre les « rythmes » ou les « motifs » (patterns), les « lois », ou les « tendances générales » qui sous-tendent les développements historiques.
Le nœud de son argumentation est la preuve strictement logique qu'il est impossible de déterminer le futur. (Tout au long de sa carrière, Popper s'est attaché à prouver l'indéterminisme.) Partant, toutes les théories s'appuyant sur une prophétie ou sur un prétendu cours de l'histoire sont invalides. Il critique ainsi particulièrement le marxisme qui ramène toute l'histoire à l'inéluctable lutte des classes, y compris les critiques que l'on adresserait au marxisme (mécanisme d'auto-immunisation).
Ce qui devait initialement constituer des notes sur Misère de l'historicisme prend petit à petit de la consistance et devient La société ouverte…. Dans cet ouvrage, Karl Popper montre comment l'historicisme a conduit aux totalitarismes. Plus particulièrement, il s'attache à critiquer audacieusement — grâce à une profonde connaissance des textes — trois philosophes reconnus : Platon, Hegel et Karl Marx. Il leur reproche l'erreur fondamentale de mettre en place des systèmes philosophiques historicistes, centrés sur une loi naturelle d'évolution du monde : la décadence des choses réelles chez Platon, le développement de l'Esprit chez Hegel et la lutte des classes chez Marx.
Au système historiciste, Popper oppose une philosophie essentiellement fondée sur l'indéterminisme. Cette conception suit celle de son épistémologie, selon laquelle la connaissance progresse par essai/erreur (trial and error) : pour résoudre un problème donné, on propose plusieurs hypothèses/solutions qu'il s'agit de tester et on élimine celles qui aboutissent à une erreur. Même s'il est difficile de parler d'une théorie politique en tant que tel chez Popper, on peut néanmoins dire que sa conception politique suit largement la même logique : comme il est impossible de prédire le cours de l'histoire, il s'agit de progresser petit à petit par essai/erreur, d'où une conception « opportuniste » des sciences sociales (piecemeal social engineering) dans laquelle rien n'est joué d'avance.
Bibliographie
- Logique de la découverte scientifique (titre original : Logik der Forschung, Logique de la recherche ; The Logic of Scientific Discovery, 1934)
- Misère de l'historicisme (The Poverty of Historicism, 1944-1945)
- La société ouverte et ses ennemis (The Open Society and Its Enemies, 1945)
- Conjectures et réfutations (Conjectures and Refutations: The Growth of Scientific Knowledge,1953)
- La connaissance objective (Objective Knowledge: An Evolutionary Approach, 1972)
- La quête inachevée (Unended Quest; An Intellectual Autobiography, 1976)
- La télévision, un danger pour la démocratie (1995)
- La leçon de ce siècle, (1993)
- A Note on Verisimilitude
- The Self and Its Brain: An Argument for Interactionism, (1977)
- The Open Universe: An Argument for Indeterminism, (1982)
- Realism and the Aim of Science, (1982)
- The Myth of the Framework: In Defence of Science and Rationality, (1994)
- Knowledge and the Mind-Body Problem: In Defence of Interactionism, (1994)
Citations
- « Une théorie qui n'est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. » (Conjectures et réfutations<cite>)
- « Le succès de Hegel marqua le début de « l'âge de la malhonnêteté » (ainsi que Schopenhauer décrivait la période de l'idéalisme allemand) et de « l'âge de l'irresponsabilité » (ainsi que K. Heiden qualifiait l'âge du totalitarisme moderne) ; d'une irresponsabilité d'abord intellectuelle puis, ce fut l'une de ses conséquences, d'une irresponsabilité morale ; d'un nouvel âge régi par les magie des mots éclatants et par le pouvoir du jargon. » (<cite>La société ouverte et ses ennemis, ch.12)
- « Si l'on se demande pourquoi Popper, après avoir été si longtemps et aussi systématiquement ignoré par la philosophie et l'épistémologie françaises contemporaines, bénéficie depuis quelques années d'un véritable succès de mode, il est à craindre que la réponse doive être cherchée non pas dans une conversion soudaine et inespérée à ce qu'il appelle le “réalisme critique”, mais plutôt par le fait que, après plusieurs décennies de dogmatisme philosophique et politique effréné, il donne aux milieux intellectuels français l'occasion de s'offrir à bon compte une cure de scepticisme indifférencié et radical, qui ne risque pas de mettre en danger les convictions foncièrement irrationalistes qui continuent à y régner » (Jacques Bouveresse, article Popper, Encyclopædia Universalis).
Voir : épistémologie, induction, réfutabilité.
