Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu
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L’auteur
Maurice Joly (1829-1878), avocat, non seulement partageait la révolte de Victor Hugo devant le coup d’État de Napoléon III, mais voyait dans la manipulation de celui-ci par les milieux d’affaires un grave risque de servitude morale pour la totalité du peuple français.
Il écrivit sous pseudonyme et fit circuler depuis la Belgique un pamphlet contre le régime : « Dialogue aux enfers entre Machiavel & Montesquieu ».
Pourquoi ce titre ?
Le titre indique qu'on se situe dans la continuation d'un genre déjà illustré par Fontenelle: le Dialogue des morts d'époques différentes.
Hormis sans doute chez quelques idéalistes républicains, la France de la deuxième moitié du XIXe siècle suivait le mot de Guizot « Enrichissez-vous ! ». On ne pouvait donc espérer l’intéresser en faisant jouer sa fibre morale. En revanche, le cynisme d’un Nicolas Machiavel prodiguant ses conseils aux Prince et la crudité d’un Montesquieu poussant les arguments des esclavagistes jusqu’à la caricature pour les ridiculiser semblaient assurés d’un meilleur accueil.
Le pamphlet circula, mais Maurice Joly fut découvert, les exemplaires restants détruits, et l’auteur emprisonné.
Maurice Joly ne retira pas grande consolation du retour de la République après la défaite impériale de Sedan. Sa causticité et sa lucidité (qui ne sont pas sans évoquer un Ambrose Bierce ou un Thorstein Veblen) le faisant juger incontrôlable, il est boudé par ses amis républicains qui ne l’associent pas à leurs travaux; il constate que le remplacement de l’Empereur par la République n’éloigne pas réellement les menaces de mainmise sur la société qu’il prévoyait; il finit par se suicider en 1878, un an avant que Jules Ferry n’entame son grand projet éducatif.
L’aventure du texte ne faisait que commencer. Il était parvenu au Tsar, et - à peine remanié - commença à servir de pamphlet contre la bourgeoisie russe qui montait elle aussi en puissance. Ce même texte servira de base au célèbres Protocoles des Sages de Sion, pamphlet antisémite que l’on prend aujourd’hui encore au sérieux dans certaines parties du monde (une série télévisée égyptienne se base dessus, par exemple) malgré l’évidence de l’origine du texte.
Le concept
Machiavel et Montesquieu devisent aux enfers, et échangent quelques propos sur la nature de l’homme, et la façon la plus efficace pour une minorité aisée - toute considération de morale mise à part bien entendu - d’acquérir et de conserver indéfiniment le vrai pouvoir, mettant des hommes de paille aux places politiques en vue..
Montesquieu, conformément à son rôle historique, met l’accent sur l’opinion publique et la notion d’État de Droit - mais Machiavel retourne à chaque fois ses arguments pour montrer comment ces notions nobles vont pouvoir être détournées au service des puissants, et en manipulant le politique.
Le style
La comparaison avec le contenu d'œuvres contemporaines d’Emile Zola comme l’Argent marque bien l’appartenance au XIXème siècle, et à l’esprit de cette époque tel qu’il nous a été décrit aussi par Honoré de Balzac dans ses romans : il s’agit grosso modo de la société de l’argent opposées aux valeurs morales humanistes: On y retrouve parfois des accents accusateurs à la Jean-Jacques Rousseau dans Le contrat social, mais présentés sous le faux aspect de la recommandation, à l’instar du procédé utilisé par Nicolas Machiavel dans Le prince ou par Montesquieu dans son propos sur l’esclavage :
Quelques extraits
La nature humaine
- « Tout homme a soif du pouvoir: chacun aimerait à être un dictateur si seulement il le pouvait, et bien rares sont ceux qui ne consentiraient pas à sacrifier le bien-être d’autrui pour atteindre leurs buts personnels »
Politique
- « En politique, les grandes qualités humaines d’honnêteté et de sincérité deviennent des vices et détrônent un souverain plus immanquablement que son plus cruel ennemi ».
- « Si un aveugle conduit un autre aveugle, ils tombent tous deux dans le fossé. En conséquence, les parvenus, sortis des rangs du peuple, fussent-ils des génies, ne peuvent pas se poser en chefs des masses sans ruiner la nation ».
Pouvoir des milieux d’affaires
- « Le despotisme du capital, qui est entièrement entre nos mains, tendra à cet État un brin de paille auquel il sera inévitablement forcé de s’accrocher sous peine de tomber dans l’abîme ».
- « Tous les rouages du mécanisme de l’État sont mus par une force qui est entre nos mains, à savoir : l’or. »
- « La science de l’économie politique, élaborée par nos savants, a déjà prouvé que la puissance du capital surpasse le prestige de la couronne ».
Cynisme de Machiavel
- « Seule la force pure est victorieuse et politique, surtout quand elle se cache dans le talent indispensable aux hommes d’État. La violence doit être le principe, la ruse et l’hypocrisie la règle de ces gouvernements qui ne veulent pas déposer leur couronne aux pieds des agents d’un nouveau pouvoir quelconque. Ce mal est le seul moyen d’arriver au bien ».
- « Sous nos auspices, la populace extermina l’aristocratie qui, dans son intérêt propre, avait pourvu aux besoins du peuple et l’avait défendu, car son intérêt est inséparale du bien-être de la populace. De nos jours, ayant détruit les privilèges de la noblesse, le peuple tombe sous le joug de profiteurs rusés et de parvenus ».
- « Le peuple réclama, en gémissant, la solution indispensable des problèmes sociaux par des moyens internationaux. Les dissensions de partis mirent ceux-ci entre nos mains, parce que, pour conduire l’opposition, il faut de l’argent, et l’argent est sous notre contrôle ».
Un vocabulaire démocratique de façade...
- « Sur les ruines de l’aristocratie naturelle et héréditaire, nous élevâmes, en lui donnant des bases ploutocratiques, une aristocratie à nous. Nous l’établîmes sur la richesse tenue sous notre contrôle et sur la science promue par nos savants ».
- « Le caractère abstrait du mot « Liberté » a permis de convaincre la populace que le Gouvernement n’est qu’un gérant représentant le propriétaire, c’est-à-dire la nation, et qu’on peut s’en débarrasser comme d’une paire de gants usés ».
- « Les gens sont asservis, à la sueur de leur front, dans la pauvreté, d’une manière plus formidable qu’au temps des lois du servage. De celui-ci, ils pouvaient se libérer d’une manière ou de l’autre, tandis que rien ne les affranchira de la tyrannie du besoin absolu. Nous avons eu soin d’insérer, dans les Constitutions, des droits qui sont pour la masse purement fictifs. Tous les soi-disant « droits du peuple » ne peuvent exister que sous forme d’idées inapplicables en pratique ».
... pour mieux détruire la culture classique
- « La lutte pour la supériorité et les spéculations continuelles dans le monde des affaires créera une société démoralisée, égoïste et sans cœur. Cette société deviendra compètement indifférente à la religion et à la politique dont elle aura même le dégoût. La passion de l’or sera son seul guide et elle fera tous ses efforts pour se procurer cet or qui, seul, peut lui assurer les plaisirs matériels dont elle a fait son véritable culte ».
- « nous encouragerons l’amour du luxe effréné que nous avons déjà développé ».
Politiciens aux ordres
- « Nous choisirons parmi le public des administrateurs aux tendances serviles. Ils seront inexpérimentés dans l’art de gouverner. Nous les transformerons facilement en pions sur notre échiquier où ils seront mus par nos savants et sages conseillers, tout spécialement formés dès la plus tendre enfance pour le gouvernement du monde ».
- « Afin d’inciter les amateurs de pouvoir à faire mauvais usage de leurs droits, nous avons dressé tous les pouvoirs les uns contre les autres en encourageant leurs tendances libérales vers l’indépendance. Nous avons favorisé toute entreprise dans ce sens ; nous avons mis des armes formidables aux mains de tous les partis et nous avons fait du pouvoir le but de toute notre ambition. Nous avons transformé les Gouvernements en arènes pour les guerres de partis ».
Peuple asservi
- « Les droits républicains sont une ironie pour le pauvre, car la nécessité du travail quotidien l’empêche d’en retirer aucun avantage, et ils ne font que lui enlever la garantie de salaire fixe et assuré, le rendant dépendant des grèves des patrons et des camarades ».
- « La faim conférera au Capital des droits plus puissants sur le travailleur que jamais le pouvoir légal du souverain n’en conféra à l’aristocratie ».
- « Le problème essentiel de notre gouvernement est celui-ci : comment affaiblir la pensée publique par la critique, comment lui faire perdre sa puissance de raisonnement, celle qui engendre l’opposition, et comment distraire l’esprit public par une phraséologie dépourvue de sens ? »
- « Notre despotisme sera de cette nature, car il sera en situation d’abattre toute rébellion et de supprimer, par une juste rigueur, toute idée libérale dans toutes les Institutions ».
- « Le capital, pour avoir le champ libre, doit obtenir le monopole de l’industrie et du commerce. Ceci est en voie d’être réalisé, dans toutes les parties du monde, par une main invisible. Un tel privilège donnera un pouvoir politique aux industriels qui, s’enrichissant de profits excessifs, opprimeront le peuple. »
- « Nous augmenterons les salaires, ce qui ne soulagera pas les ouvriers, car, en même temps, nous élèverons le prix des objets de première nécessité, sous prétexte de mauvaises récoltes ».
Noyautage
- « Nous devons être à même de répondre à toute opposition par une déclaration de guerre du pays voisin de l’État qui ose se mettre en travers de notre route ; mais si ces voisins, à leur tour, devaient se décider à s’unir contre nous, il faudrait leur répondre en déchaînant une guerre mondiale ».
- « Nous entourerons notre gouvernement de toute une armée d’économistes. (...). Nous aurons autour de nous des milliers de banquiers, de négociants et, ce qui est plus important encore, de millionnaires, parce qu’en réalité l’argent décidera de tout ».
- « nous confierons ces postes importants à des gens dont les antécédents et la réputation sont si mauvais, qu’ils forment un abîme entre eux et la nation, et à des hommes tels, qu’au cas où ils enfreindraient nos ordres, ils pourraient s’attendre à être jugés et emprisonnés. Et tout ceci dans le but de les obliger à défendre nos intérêts jusqu’à leur dernier souffle ».
Représentation en France
La Comédie Française monta ce texte en spectacle avec Michel Etcheverry et François Chaumette dans les rôles titres en 1980. La pièce eût à l’époque un très vif succès, mais n’a curieusement jamais été reprise officiellement depuis cette date.
Succession littéraire
Par sa présentation d’une réalité truquée pour des raisons politiques, le Dialogue se montre précurseur d’ouvrages ultérieurs comme le 1984 de George Orwell, ou les œuvres de Philip Kindred Dick, eux aussi baignés de vision politique - voire de la notion de spectacle que mettra en exergue en son temps le mouvement situationniste.
Le fait que ce travail ait été utilisé lui-même ultérieurement pour créer un autre truquage de la réalité n’est pas sans évoquer ce qu’on nomme la mise en abyme.
Actualité ?
La vision pessimiste de Maurice Joly reste-t-elle d’actualité ? Le « pouvoir des milieux d’affaires » qu’il dénonçait a-t-il réussi à détrôner les valeurs classiques et à imposer l’argent-roi ? Les gouvernement ont-ils été transformés « en arènes pour la guerre des partis » ? Des guerres ont-elles été motivées au XXe siècle par des intérêts économiques ? Les milieux politiques sont-ils noyautés par des « hommes de paille » à la merci de ceux qui les financent, et les qualités qui leur sont demandées sont-elles davantages de présentation que d’efficacité, d’imagination et de dévouement ? L’enseignement et les médias font-ils perdre à la population sa « puissance de raisonnement » et l’englue-t-elle dans une « phraséologie dépourvue de sens » ? Le peuple se désintéresse-t-il de la politique ? L'œuvre de Joly a en tout cas le mérite, quelle que soit la réponse qu’on y donne, de poser ces questions.
