Dialectes grecs
Dans l’Antiquité, le grec ancien ne constituait pas la langue unique, littéraire et normée qu’on étudie actuellement lorsqu’on lit dans le texte des auteurs comme Platon ou Aristophane. Cette langue, l’ionien-attique — langue d’Athènes —, n’est en effet qu’un des nombreux dialectes grecs alors présents dans la sphère hellénophone ; c’est cependant le plus prestigieux et, surtout, celui qui nous est le mieux connu. Son succès se constate simplement lorsque l’on sait que le grec moderne en est issu.
Il faut donc se représenter ce que l’on nomme grec ancien comme un ensemble de dialectes plus ou moins intercompréhensibles et plus ou moins proches, qui n’ont pas nécessairement existé à la même époque et qui, surtout, n’ont pas eu la même importance ni le même destin au sein de cette famille linguistique.
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Disparités entre les dialectes
Si certains dialectes comme celui d’Athènes nous sont très bien connus, c’est en raison de plusieurs facteurs qui font se mêler importance culturelle, littéraire, économique et politique (dans une moindre mesure) puis religieuse (surtout avec l’apparition du christianisme) de la zone où les dialectes en question ont été parlés. Ainsi, l’ionien-attique est devenu la langue grandement majoritaire des textes littéraires et scientifiques grecs (d'où son importance, encore actuelle, dans la formation de mots savants au moyen de radicaux grecs) puis, avec l’hégémonie athénienne et les conquêtes d’Alexandre le Grand, la langue véhiculaire (la koinè au sens propre, « [langue] commune »), du monde hellénistique puis Romain (à tel point que les Romains des classes aisées, sous l'Empire, se devaient de la parler). De là, son expansion est devenue irrépressible : langue de communication, la koinè est la langue grecque par défaut, celle dans laquelle, enfin, sont rédigés les Évangiles chrétiens, ce qui la consacre comme langue liturgique (et lui permet d'influencer grandement des langues de pays partageant cette religion, comme le latin ecclésiastique puis, après le Grand Schisme d'Orient, les langues de l'église orthodoxe : langues slaves, copte...). Tous ces phénomènes expliquent qu’actuellement ionien-attique soit devenu synonyme de grec et que ce soit cette variante qu’on étudie en classe : c’est en effet celle que l’on connaît le mieux et que l’on peut, grammaticalement et lexicalement, décrire le plus en détails, celle qui est aussi porteuse d’un passé illustre.
À l’inverse, d’autres dialectes ne nous sont connus que par de rares inscriptions non littéraires (souvent très limitées quant au lexique, du type « X a donné Y à Z » ou « X a fait Y pour Z »), voire quelques mots isolés (dans des gloses, les Grecs s'étant souvent étonnés que tel mot se disent de telle manière dans tel dialecte), ne sont généralement étudiés que dans le cadre de la philologie ou de linguistiques. C’est le cas de l’éléen, de l’étolien ou du cyrénéen, par exemple.
Entre les deux se trouvent des dialectes qui auraient pu connaître le destin de l’ionien-attique, utilisés aussi en littérature, bien connus et que l’on peut décrire très correctement quant à la grammaire et le lexique. L’importance qu’a pris l’ionien-attique les a cependant plus ou moins effacés des usages puis des mémoires. On peut compter au rang de tels dialectes l’ionien, l'éolien ou le dorien.
Les raisons du morcellement dialectal
L'absence apparente d'unité linguistique dans la Grèce d'avant la koinè s'explique historiquement, culturellement et naturellement. Premièrement, très tôt les Grecs ont établi une dichotomie entre les Doriens et les Achéens, les premiers correspondant aux « envahisseurs » de la seconde vague de peuplement, les mêmes qui ont fait disparaître la civilisation mycénienne. Cette séparation se retrouve, mutatis mutandis, dans le domaine linguistique.
De plus, la Grèce d'avant la période hellénistique ne constitue pas une nation et si le sentiment d'appartenir à une même « race » (qu'on oppose au reste du monde, les βάρϐαροι bárbaroi, « barbares », proprement « ceux qui font brrr brrr », « ceux qui baragouinent ») existe bel et bien, cette « race » grecque ne vise pas à une unité. De fait, le modèle politique dominant est celui de la πόλις pólis, la cité ; le sentiment d'indépendance peut même être renforcé par le relief montagneux grec, qui isole les différentes cités. Les conquêtes d'Alexandre le Grand puis des Romains vont cependant, en faisant de la langue d'Athènes une langue véhiculaire, promouvoir l'emploi d'un seul dialecte, l'ionien-attique, alors devenu la koinè (puis le grec médiéval et, de là, le grec moderne). Il est d'ailleurs notable qu'actuellement le grec moderne soit une langue unifiée et que ne subsistent que de rares dialectes, dont le plus célèbre est sans doute le tsakonien (issu du dorien, ce qui prouve une fois de plus combien la séparation entre les Doriens et les Achéens est restée vivace).
Unité sous-jacente du grec
Cette apparente disparité, qui apparaît surtout à l'historien, ne doit cependant pas cacher le fait que les dialectes grecs restent globalement intercompréhensibles quand on se situe en synchronie (il est évident qu'un dialecte aussi archaïque que le mycénien du XIIIe siècle avant notre ère n'aurait sans doute pas été compris pas un locuteur de la koinè du 1er de notre ère). En sorte, les principales différences relèvent principalement de la phonétique (mais les systèmes phonologiques restent assez proches : il suffit par exemple de savoir qu'un ᾱ /aː/ ionien-attique vaut un η /ɛː/ ionien), un peu moins de la morphologie, encore moins du lexique et quasiment pas de la syntaxe. On peut donc parler d'une réelle unité linguistique : les différences dialectales devaient ainsi être considérées principalement comme un problème d'« accent ».
De plus, comme on le verra, les dialectes « littéraires », ceux qu'on utilisait pour la littérature, ont connu une certaine pérennité. Une tragédie classique de Sophocle, écrite majoritairement en ionien-attique, possède nécessairement des passages en « dorien » (ou, plutôt, en ce qui était senti comme tel) et emprunte parfois à l'ionien ou à l'éolien. La langue littéraire, surtout poétique, se veut souvent composite, ce qui apparaît clairement dans la poésie d'Homère, écrite en une langue artificielle qui ne fut jamais parlée, qualifiée de dialecte homérique.
Enfin, si avant -403 le grec s'écrit différemment selon l'endroit où il est parlé, au moyen des alphabets épichoriques, après cette date, de manière étalée, il en vient à suivre le modèle ionien d'Athènes en même temps que s'assied l'importance du dialecte ionien-attique puis de la koinè. La disparition des consonnes anciennes (digamma, koppa, San), pourtant utiles à certains dialectes, est aussi révélatrice d'une unité sous-jacente : assez rapidement, le grec s'est écrit partout de la même façon.
Les dialectes
Le « grec commun »
C’est ainsi qu’on nomme l’ancêtre de tous les dialectes grecs, une langue restituée et non attestée étudiée principalement en linguistique comparée et en phonétique historique du grec, permettant de déterminer les étymons des mots historiques. Dans les faits, il s’agit d’une forme dialectale de l’indo-européen possédant encore des caractéristiques qui disparaîtront pour certaines par la suite. Par exemple, on sait qu’en grec commun existait une paire de consonnes présentes aussi en indo-européen et notées *gʷ pour la sonore, *kʷ pour la sourde, des occlusives labio-vélarisées /gʷ, kʷ/ (conformément aux usages philologiques, l’astérisque indique les formes non attestées). Ces consonnes ont évolué différemment selon les dialectes, ce qui explique des disparités apparentes : ainsi, en ionien-attique, le mot pour « bœuf » est βοῦς boũs (cf. latin bove(m), qui donne notre bœuf) mais en mycénien, dialecte bien plus ancien, on trouve pour la même notion un radical qo- (pour le mycénien, on note par q le phonème /kʷ/) : l’ancienneté du terme mycénien ainsi que le rapprochement avec d’autres langues indo-européennes (gau- en sanskrit) permettent de déterminer que ces deux consonnes /kʷ/ et /b/ ne peuvent que remonter toutes deux au *gʷ du grec commun et de l'indo-européen.
Liste des dialectes et répartition
- groupe arcado-cypriote :
- mycénien
- arcadien, cypriote, pamphylien
- groupe ionien-attique :
- attique (grec ancien)
- koinè (moyen grec commun)
- ionien (d'Asie, insulaire, d'Eubée)
- attique (grec ancien)
- groupe éolien (béotien, lesbien, thessalien)
- groupe occidental
Les dialectes littéraires
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