Chasse aux sorcières
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Volant dans les airs à califourchon sur son manche à balai, ainsi est représentée la sorcière dans l'iconographie populaire, « image d'Épinal », recouvrant une réalité historique complexe, faite de savoir chamanique et de persécutions. Croyances anciennes dans lesquelles survivent les cultes paiens de la fertilité du monde antique, qu'on peut faire remonter à la fin du paléolithique. Cette persécution jugée sexiste par de nombreuses féministes a causé à travers les siècles un nombre considérable de victimes.
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Hérésie et sorcellerie
Au Moyen Âge, la religion chrétienne entend exercer un contrôle absolu sur les modes de vie outre que sur les contenus théologiques. L'inquisition est créée au début du XIIIe siècle par Grégoire IX pour lutter contre les hérétiques, suite au concile de Latran IV. Ses premières victimes sont les Cathares, les Vaudois ou les Albigeois, qui proposent des visions de la foi chrétienne profondément différentes. Mais la contestation relève aussi d'un désir de liberté. En réaction aux fièvres millénaristes fleurissent un certain nombre de sectes dans la mouvance du Libre-Esprit, comme les bégards et les lollards qui réclament une plus grande liberté de conscience. On trouve dans ces sectes un grand nombre de femmes, comme les béguines, surtout présentes en Europe du nord. Elles vivent au sein de communautés autonomes, mais ne sont pas ordonnées. Elles vivent d'aumônes, mais aussi de leurs salaires pour leurs soins médicaux ou leurs travaux textiles. Leur attitude récuse implicitementl'autorité des hommes. L'une d'elle, Marguerite Poret, publie à la fin du XIIIe siècle un traité de théologie, le Miroir des âmes simples anéanties. Poursuivie par l'inquisition, elle est condamnée pour hérésie et brûlée en 1310.
Jusqu'à lors, le traité faisant autorité en matière de sorcellerie était le Canon, ou Décret, composé à Bologne en 1142 par le moine Gratien. Ce texte analyse le résidu des religions païennes connues sous le nom générique de culte de Diane , dont les pratiques étaient encore largement répandues au Moyen-Age, jusqu'au XII et XIIIè siècles où elles se superposent à d'autres mythes d'origine celtique et germanique selon les régions d'un monde encore superficiellement christianisé. Jusque là, la pratique de cette religion ancestrale et païenne n'avait pas été véritablement interdite ni démonisée, perdurait et coexistait avec le christianisme devenu religion officielle. Elle va le devenir en ce que, au même titre que les grandes hérésies par le nombre important de ses adeptes, elle va constituer un danger pour le christianisme.
En 1326, le pape Jean XXII rédigea la bulle Super Illius Specula, qui range la sorcellerie parmi les hérésies. En 1484, le pape Innocent VIII lance le signal de la chasse aux sorcières en rédigeant une bulle papale 5 qui organise la lutte contre la sorcellerie et élargit la mission de l'inquisition aux « praticiens infernaux ». La persécution est véritablement lancée à grande échelle après la publication en 1486 du Malleus Maleficarum, par Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, deux dominicains 1. Il s'agit d'une enquête commanditée par l'Inquisition qui décrit les sorcières et leurs pratiques, et les méthodes à appliquer pour les reconnaitre. Ce livre, surnommé le marteau des sorcières, est un véritable succès : en 30 ans, il est réédité plus de vingt fois. Le manuel rédigé par les deux Dominicains, n'a jamais été désavoué par les autorités religieuses qui l'ont utilisé.
Les persécutions
Suite à cet ouvrage commence une mouvement systématique d'arrestation dans toute l'Europe. Surtout en Allemagne, en Suisse et en France, mais aussi en Espage et en Italie. Cette première vague dure environ jusqu'en 1520. Puis une nouvelle vague apparaît de 1560 à 1650. Tant les tribunaux de l'Inquisition que ceux de la Réforme conduisent les sorcières au bûcher. Historiens et chercheurs estiment aujourd'hui le nombre de victimes entre 50 000 et 100 000. Un chiffre élevé en proportion de la population européenne de l'époque.
80 % des victimes des procès en sorcellerie sont des femmes et appartiennent en majorité aux classes populaires. Les juifs, homosexuels, marginaux et « errants » - pauvres hères et vagabonds, « gens du voyage » font aussi partie des victimes parce que "différents". Les condamnations pouvaient parfois être étendues à leurs enfants, surtout s'il s'agissait de filles. Une petite minorité d'entre elles étaient des malades mentales ou d'authentiques criminelles coupables d'homicide - ce fut le cas par exemple de la Voisin, sous Louis XIV. La plupart furent torturées avant d'être brûlées vives, parce qu'elles incarnaient la subversion à l'égard des mœurs et de la morale aux yeux d'un clegé misogyne.
Les dernières persécutions se terminent vers la fin du XVIIe siècle. Les dernières sont brûlées l'une dans la Suisse protestante en 1782, et l'autre dans la Pologne catholique en 1793.
La sorcellerie:héritage du paganisme
Celles qu'on accuse de sorcellerie sont souvent sages-femmes ou guérisseuses, dépositaires d'un savoir et d'une pharmacopée ancestrales. La population, essentiellement rurale, n'avait guère d'autre recours pour se soigner. La relative indépendance économique dont elle jouissent les font sortir des normes et du rôle imposés aux femmes.
Une sexualité, débridée, d'après le Marteau des sorcières 1 est une des calomnies dont elle font l'objet. On les accuse de se livrer à de véritables orgies avec le diable durant les sabbat auxquels elles se rendent. Mais ces femmes donnent surtout une image subversive de la sexualité, dans laquelle on retrouve la figure de Lilith, que la tradition juive présente comme la première femme d'Adam et refusant de n'avoir avec que des rapports sexuels traditionnellement admis aux seules fins de la procréation. Dans une société où la femme doit être subordonnée à l'homme, et la sexualité finalisée à la seule procréation, cela n'est guère acceptable.
À cette époque deux corps de métiers commencent à jouer un certain rôle économico-politique, les médecins et les clercs. Or ces femmes, qui jouissaient d'une relative liberté, heurtent le pouvoir médical et le pouvoir religieux. Les vagues de persécution eurent pour conséquence de les convaincre de se retirer dans leur foyer et de renoncer à toute activité en dehors de celui-ci.
Sorcières et humanisme
Curieusement, la persécution des sorcières culmine aux XVIe et XVIIe siècles et coïncide avec la Renaissance, la montée de l'humanisme et les débuts de l'imprimerie. Les grands penseurs humanistes ne s'élevèrent pas contre ce mouvement, à l'exception de Cornelius Agrippa qui fut attaqué pour soutien à la sorcellerie. Marsile Ficin, Pic de la Mirandole - par ailleurs de grands esprits - ne protestèrent pas plus que Jean Bodin, qui publia même un traité de démonologie 2. Ce mouvement de normalisation des esprits et des mœurs s'inscrit dans la progression de la pensée de la renaissance. Comme le remarque Esther Cohen 3, « Au nom de la science, la rationalité occidentale éradique les figures de l'altérité ». On pourrait établir un parallèle avec les thèses des philosophes de l'école de Francfort, comme Adorno ou Walter Benjamin. Selon eux existe un lien entre le processus de civilisation et la barbarie. Le progrès et la violence marchent de pair. On pourrait alors voir les sorcières comme le bouc émissaire de la modernité.
Mutation du phénomène
Au XVIIe les procès en sorcellerie s'épuisent, mais le phénomène se transforme. On voit apparaître des possessions, en particulier dans les pays latins. En 1634, l'affaire des possédées de Loudun marque une étape. Dans un couvent d'Ursulines à Loudun, les sœurs affirment avoir été ensorcelées par le curé Urbain Grandier. Suite à un procès en sorcellerie demandé par Richelieu, c'est le curé qui fut brûlé. Jugulée dans la société civile, l'influence de l'Église semble ne plus avoir d'autre exutoire qu'au sein de ses membres.
La réhabilitation
Le premier a réhabiliter les sorcières fut Michelet qui leur consacra un livre en 1862 4. Il voulut ce livre comme un « hymne à la femme, bienfaisante et victime ». Mais il ne leur reconnaît pas véritablement le droit à l'émancipation. Il faut attendre les mouvements féministes des années 70 pour voir apparaître le thème sous un jour positif. Les manifestantes de ces mouvements s'en sont emparé et l'ont revendiqué comme symbole de leur combat. On notera par exemple la revue Sorcières de Xavière Gauthier, qui étudiait les « pratiques subversives des femmes ».
Notes
- 1. Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, Malleus Maleficarum, 1486
- 2. Jean Bodin, De la démonomanie des sorcières Paris, 1580
- 3. Esther Cohen, Le Corps du diable, philosophie et sorcières à la Renaissance, Léo Scheer, 2004
- 4. Jules Michelet, La Sorcière, 1862
- 5. Bulle papale "Summis desiderantis" Innocent VIII (5 décembre 1484)
Sources
Radio
- Michelle Perrot, Histoire de Femmes : Hérétiques et sorcières, France culture, 14/03/05
Bibliographie
- La sorcière et l'occident. La destruction de la sorcellerie en Europe des origines aux grands bûchers,Guy Bechtel, Paris, Plon
- La sorcière au village,Robert Muchembled
Liens internes
Liens externes
- (fr) Sur les bulles papales : L'internaute:histoire, à www.linternaute.com/histoire/ (consulté le 18 mars 2005) [1]
- (en) Sur le Malleus Maleficarum : < http://www.malleusmaleficarum.org >
- (fr) Sur l'affaire des possédées de Loudun : L'Œil d'Elifas (Alliance Obscure 2002) à elifas.free.fr, (page consultée le 18 mars 2005), < http://elifas.free.fr/loudun.html >
- (fr) Georges Timmermans, La chasse aux sorcières, 26 novembre 2003 < http://atheisme.free.fr/Contributions/Sorcieres.htm >
- (fr) Dossier complet sur la Sorcellerie, sur renaissance.mrugala.net, consulté le 29 mars 2005, < http://renaissance.mrugala.net/Sorcellerie/ >
