Cédille

ç Ç

La cédille (de l'espagnol cedilla, « petit z ») est un diacritique de l'alphabet latin. Historiquement, la cédille espagnole (et, par extension géographique, portugaise et catalane puis française), ne se plaçait que sous un c provenant, entre autres possibilités, d'un c latin palatalisé pour former la lettre ç (« c cédille »), prononcée alors /ts/ puis actuellement /s/ (et parfois /z/ entre voyelles).

Sommaire

Histoire

Comme son nom l'indique, la cédille est un petit z (si le mot était purement français, on la nommerait zédille), tracé dans sa graphie gothique médiévale, qu'on peut représenter ici par un ʒ, d'où la forme actuelle. Son apparition est due, comme pour tant d'autres signes annexes, aux limitations de l'alphabet latin.

Dans les premiers temps, pour noter le phonème /ts/ des langues romanes (phonème issu, entre autres, d'un c /k/ latin palatalisé puis assibilé) devant les voyelles qui auraient demandé une prononciation « dure » /k/ (a, o et u), on écrivait de plusieurs manières, soit simplement c (co) /tso/, la graphie restant ambiguë), ou bien ce (ceo) ou encore cz (czo), en se servant de e et z comme de lettres diacritiques (on trouve un exemple d'un tel usage dans la Cantilène de sainte Eulalie – IXe siècle – : czo « ça, cela »).

C'est cette dernière graphie qu'on a abrégée, toujours au Moyen-Âge, en Espagne (dans l'écriture visigothique du XIe siècle) en suscrivant d'abord le c au z sous sa forme ʒ puis, dans un mouvement inverse, en rendant au c sa pleine taille tandis que ʒ s'est réduit à un signe souscrit : ainsi, le mot espagnol lancʒa /lantsa/, « lance », en est-il venu à s'écrire lança. L'utilité d'un tel signe ainsi qu'une première volonté de systématisation de la notation de /ts/ a permis l'extension éventuelle (selon les copistes) de la cédille devant les voyelles i et e (çinco, « cinq »), procédé qu'on a ensuite considéré comme une forme d'hypercorrection vu que la lettre c seule pouvait, dans ce cas, suffire.

L'usage manuscrit a été repris en imprimerie, d'abord par les Espagnols (d'où le nom de la lettre, qui date cependant du XVIIe siècle) et les Portugais, puis par les Français grâce à l'imprimeur Geofroy Tory dans son Champ fleury (en 1529, privilège daté du 5 septembre 1526, cependant) à l'imitation de ses confrères espagnols. Il sert cependant à noter /s/ et non /ts/, le phonème s'étant simplifié en français au XIIIe et en castillan entre le XIVe et le XVIe) ; de plus, le c cédille français n'est gardé que devant les voyelles a, o et u. Il s'en justifie dans l'édition qu'il donne de l'Adolescence Clémentine de Clément Marot en 1533, publiée « auec certains accens notez [notés], [...] [dont un] soubz [sous] le ç quand il tient de la prononciation de le s, ce qui [...] n'a este faict [été fait] au langaige françoys, combien qu'il [bien qu'il] y fust et soyt tres necessaire ». Avant lui, les tenants d'une orthographe étymologisante écrivaient volontiers francoys. Les usages restent au départ fluctuants : ainsi, dans l'édition des Œuvres poétiques de Louise Labé par Jean de Tournes en 1556, on peut lire, dans la première « Élégie » (orthographe et typographie d'époque, avec s long) :

Ie n'aperçu que ſoudein me vint prendre,
Le meſme mal que ie ſoulois reprendre:
Qui me perſa d'une telle furie,
Qu'encore n'en ſuis apres long tems guerie:

La cédille est présente dans aperçu (aperçus dans l'orthographe actuelle) mais absente dans perſa (perça), qu'on a même écrit avec un s pour éviter perca.

De là, l'usage du « c à queue » (tel est son premier nom) se répand en France mais il faut attendre le XVIIe siècle pour qu'il soit réellement courant. Il est notable que l'espagnol l'ait abandonné au XVIIIe siècle (ç étant remplacé par z ou c simple devant e et i) alors que /ts/ s'est simplifié en /s/ entre le XIVe et le XVIe siècle puis en /θ/ au XVIIe, tandis que les autres langues alentours (catalan, français, portugais) l'aient conservé.

Il faut donc bien voir que l'introduction (puis le maintien) d'un tel caractère en français écrit est une manière efficace et, somme toute, consensuelle de régler définitivement le problème du c latin hérité prononcé /s/ devant a, o et u : il permet d'éviter de renoncer aux liens avec le passé et préserve la cohérence graphique de la langue en rendant l'écriture moins ambiguë. En effet, la présence de la cédille dans un mot ou une forme garde visible les rapports avec l'étymon et les dérivés ou les autres formes. Il aurait été possible d'écrire lança ou français avec un s puisque le phonème /ts/ n'existait plus à l'époque de l'emprunt de la cédille (période à laquelle l'orthographe actuelle doit énormément) et qu'il s'était confondu avec les autres /s/. Il est cependant clairement visible que, comme dans bien d'autres cas, c'est l'aspect visuel et étymologisant du mot qui s'est imposé ; *lansa aurait introduit une alternance gênante : *il lansa ~ ils lancèrent. D'autres langues, comme l'espagnol, n'ont cependant pas eu ces scrupules : on écrit maintenant lanzar en se « coupant » de l'étymologie latine lanceare, que révélait plus explicitement lançar (mais on la retrouve lors de l'alternance avec lance au subjonctif présent).

Outre le maintien d'une cohérence étymologique visuelle, la cédille permet aussi dans certains cas, de régler des problèmes d'écriture du son /s/ issu de /k/ ; en effet, reçu, par exemple, garde un lien avec recevoir, mais, surtout, ne pourrait pas être écrit d'une autre manière : *resu serait lu /rəzy/ et *ressu /resy/. De même pour leçon et d'autres mots dans lesquels un e caduc est suivi du phonème /s/.

Pour d'autres aspects de la question, consulter aussi Cédille en français.

Utilisée comme diacritique détaché de son c, la cédille a été étendue à d'autres lettres à partir du XIXe siècle.

E cédillé paléographique

On trouve une sorte de cédille sous le e dans les manuscrits médiévaux, usage attesté dès le VIe siècle en onciale. La lettre obtenue est dite e caudata (« e doté d'une queue »). Elle sert à remplacer plus ou moins fréquemment le digramme latin ae (écrit souvent æ par ligature, coutume qui s'est étendue par la suite) servant à noter le plus souvent un /ɛ/ ouvert (au départ long, jusqu'à ce que les oppositions de quantité vocalique n'ait plus cours) issu de l'ancienne diphtongue latine /ae̯/ (monophtonguée à partir du IIe siècle avant notre ère). L'usage s'est poursuivi, dans les manuscrits, jusqu'au XVIIIe siècle mais n'a pas survécu à l'imprimerie.

Il est notable que cette lettre, qu'on peut représenter ici par ę (avec un ogonek) ou ȩ (avec une cédille), ait été conservée dans la transcription des romanistes alors que c'est le digramme ae (sous la forme liée æ et nommée ash) qui l'ait été dans la transcription des langues germaniques (sachant que ę était aussi utilisé dans les manuscrits du vieil anglais en onciale insulaire irlandaise).

Bien qu'on nomme ce signe cédille, c'est un anachronisme : il n'a aucun lien avec un z et il semble plutôt qu'il provienne d'un a souscrit.

Cf. Paléographie et Diacritiques de l'alphabet latin.

En français, catalan et portugais

On utilise en français, catalan et portugais la cédille hispanique sous le c pour noter /s/ devant a, o et u. Consulter aussi Cédille en français.

En roumain

Șș (Şş) [ʃ], Țț (Ţţ) [ʦ].

L'orthographe actuelle du roumain, latine et fortement inspirée par celles de l'italien et du français, remonte au XIXe siècle et sa dernière réforme notable date de 1953. On y emploie normalement deux lettres diacritées d'une virgule souscrite.

Les normes ISO 8859-2 et Unicode (entre autres) ayant au départ considéré que la virgule souscrite n'était qu'une variante graphique de la cédille, c'est l'usage de s cédillé qui s'est imposé en informatique, d'autant plus qu'il existe en turc (ce qui permettait de ne créer qu'un jeu de caractères ISO pour ces deux langues). Le t cédillé, cependant, est le plus souvent resté représenté comme un t à virgule souscrite, pour des raisons principalement esthétiques : de fait, les polices actuelles sont le plus souvent dotée d'un s à cédille et d'un t à cédille tracée comme une virgule.

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Cédilles et virgules souscrites
Unicode distingue maintenant les deux caractères, comme on peut le voir ci-contre, mais les caractères nommés « lettre latine s virgule souscrite » (U+0218 pour la capitale et U+0219 pour la minuscule) et « lettre latine t virgule souscrite » (U+021A et U+021B) sont rarement affichés correctement, « lettre latine s cédille » (U+015E, U+015F) et « lettre latine t cédille » (U+0162, U+0163) s'étant imposés (avec l'incohérence graphique du t qu'on a signalée plus haut dans la majorité des polices). Les formes à virgule restent préférées dans une typographie soignée.

Les deux lettres à virgule (ou cédille) souscrite sont considérées, pour le classement alphabétique, comme des lettres distinctes, classées après s et t.

En albanais

Çç [ʧ].

On utilise, dans l'orthographe actuelle de l'albanais, la lettre ç pour noter [ʧ].

En turc

Çç [ʧ], Şş [ʃ].

Les deux lettres sont utilisées dans l'orthographe du turc depuis la romanisation adoptée le 1er novembre 1928. Elles sont considérées comme des lettres distinctes, classées respectivement après c et s et non comme des variantes de ces dernières. Il est possible que l'utilisation de ç pour [ʧ] soit inspirée par les usages de l'albanais.

En marshallais

Le marshallais (langue malayo-polynésienne parlée dans les Îles Marshall) s'écrit avec un alphabet latin comprenant des lettres à cédille pour le moins suprenantes, l, m n et o, soient ļ, , ņ et . De ces lettres, seuls le l et n existent en tant que caractères précomposés pour Unicode (dans sa version 4). Les autres doivent être composés au moyen de la cédille diacritique sans chasse U+0327. On prendra garde à ne pas coder le o cédille par un o ogonek, ǫ.

D'après une grammaire fondamentale accessible en ligne [1], qui reste peu précise quant à la valeur phonétique des lettres à cédille, ļ correspondrait à /ɫ/, à /mʷ/ (/m/ labialisé), ņ à /ɳ/ (/n/ rétroflexe et à une sorte de /oː/ (/o/ long). Ces informations ne sont cependant pas confirmées par un article consacré à la phonologie de cette langue [2], qui ne mentionne pas l'orthographe actuelle : par exemple, aucune consonne nasale bilabiale labialisée n'est recensée, aucune rétroflexe non plus qu'une quantité vocalique pertinente pour les voyelles.

En letton

Le letton utilise la cédille pour noter la palatalisation des consonnes /g/, /k/, /n/ et /r/, que l'on écrit dans ce cas ģ, ķ, ļ, ņ et ŗ. Noter que cette cédille se place au-dessus du g minuscule (mais normalement en-dessous pour la capitale Ģ) pour des raisons de lisibilité, et qu'elle peut alors prendre plusieurs formes, dont celle d'un guillemet courbe simple, d'une virgule renversée, d'un accent aigu, etc. La cédille lette est souvent nommée, à tort pour des raisons typographiques, « virgule souscrite ».

Bibliographie

Articles connexes


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See also: Cédille, 1526, 1529, 1533, 1556, 1928, 1953, 1er novembre